Je viens de passer deux semaines de rêve en compagnie de mon fils de 25 ans, à vadrouiller dans cette époustouflante Colombie dans laquelle j’aimerais désormais poser “ma plume et mes os” durant une grande partie de l’année.
Ce road-trip en tête-à-tête, à parcourir 1500 kilomètres, dans la promiscuité d’un véhicule tout terrain et de chambres d’hôtels, fut une expérience inouïe et a permis d’effacer neuf mois d’absence, de retrouver une connivence tendre et solide entre un père et un fils qui n’ont pas besoin de se prouver en permanence, dans un déluge de manifestations virtuelles, l’amour et la fierté mutuelle qui les unit. Parfois, la rareté et la pudeur des effusions entre deux êtres suffisent à la croissance et au renforcement des liens et de l’estime. Les feuilles d’un arbre n’ont pas à informer en permanence les racines, du temps qu’il fait en haut et de la force du vent. Tout comme ces dernières, plongées dans les tréfonds d’une terre à explorer, n’ont pas à rappeler constamment aux petites branches, qui cherchent leur chemin vers des cieux incertains, la nostalgie de leur origine ou leur inquiétude les jours de tempête.
La boucle que nous avons effectuée durant ces quinze jours de vadrouille en parfaite liberté, nous menant de Bogotá, à Silvania, Armenia, Salento, Pereira, Jardín, Jericó, Santa Fe de Antioquía, Medellín, Guaduas et retour à Bogotá, nous a conduit par des chemins improbables, des détours sur des pistes défoncées et des chemins désertés, au cœur de la région du café, dans des paysages renversants de beauté, auxquels les quelques photos de cette chronique rendent un hommage édulcoré. Je vous laisse juge…
J’avais demandé à Matteo que nous préparions chacun de notre côté, une liste d’une dizaine de questions existentielles, de choses que nous voulions absolument connaître de l’autre, de sa vie et de sa manière de voir le monde, les autres et soi-même, histoire d’alimenter de véritables conversations sur les choses importantes de l’existence. J’aurais tant aimé faire cela avec mon propre père, qui fut finalement un inconnu, et qui devait ignorer, durant sa brève existence, qui j’étais vraiment et par quels rêves j’étais secrètement mu.
Quelle opinion as-tu de toi et comment te décrirais-tu si tu t’étais rencontré et que tu parlais de cette personne à un tiers ?
Qu’est-ce qui te touche, te tire des larmes d’émotion ou d’inspiration ?
Qu’est-ce que tu aimes apporter aux autres ?
Qu’est-ce que tu aimes faire et dans lequel tu ne vois pas le temps passer ?
Qu’est-ce que tu serais prêt à faire gratuitement, voire à payer pour le faire ?
Si ta vie servait à délivrer un message à tes proche, à l’humanité ? Quel serait-il ?
Quel est ton plus grand regret ?
Qui aimerais-tu rencontrer et pourquoi ?
Où et comment te vois-tu vivre dans dix ans ?
…
Voilà un florilège du type de questions que nous nous sommes posées, au fil des kilomètres, et qui n’avaient comme prétexte que de mieux nous connaître et d’ouvrir la discussion sur bien d’autres sujets. Je rappelai à mon fils une anecdote qui s’était passée un mois avant que je quitte Paris, en novembre 2018, pour me lancer dans ce tour du monde à durée indéterminée. Installés tous les deux dans la salle d’attente d’un médecin, je lui avais demandé comment il prenait mon départ pour l’autre bout du monde – bien sûr, nous ignorions tous deux que sept ans plus tard, je serai encore en train d’arpenter la planète, sans aucune intention de retour. Je lui précisai que j’avais parfois l’impression de l’abandonner et souhaitais savoir comment il vivait ce prochain départ et s’il éprouvait un quelconque sentiment d’abandon. Il me dit que pendant longtemps, il n’y avait pas vraiment cru et ne m’en croyait pas capable. Devant mon air interloqué, il me précisa que chaque année, quand nous partions en voyage ou que je louais un voilier durant l’été, je ne pouvais pas m’empêcher de travailler, de répondre au téléphone, d’appeler des clients, bref, que j’étais incapable d’arrêter de travailler. Pour ma défense, j’objectai que lorsque l’on a une entreprise d’une cinquantaine de personnes, c’est difficile de débrancher, d’autant que l’été était toujours très chargé en activité, les clients exigeant des rendus ou livraisons pour le mois de septembre. Piètre excuse, j’en conviens, et argument guère convaincant pour un jeune homme en forte attente d’une présence paternelle, qui plus est lors des parenthèses estivales tant espérées. Mais il enchaîna et apporta une précision qui me fit sourire.
- Mais maintenant que je te vois vendre tous les meubles, que tout disparait dans l’appartement et que tu t’es séparé de toutes tes fringues, je réalise que tu vas partir et me dit que tu as des couilles !
Je me crus obligé de conclure, par une pirouette, en lui précisant qu’il venait justement de là, en désignant mon entre-jambe et qu’il était donc tout naturellement censé savoir que j’en avais !
Il est bon parfois de rappeler à un être cher ses propres origines.
Quelques heures plus tard, alors que nous arrivions à Pereira, au cœur de la région du café, Mattéo m’indiqua qu’il n’éprouvait curieusement pas de manque de moi lorsqu’il était à Paris, me sachant en train de vivre mes rêves à l’autre bout du monde. Mais curieusement, c’est en étant ensemble, si proche et complices dans ce voyage colombien, que le manque surgissait, comme si la présence retrouvée faisait ressortir l’attachement qu’il éprouvait pour moi. Cela me fit réfléchir et je m’aperçus qu’il en était de même pour moi. Je le savais heureux et très occupé dans sa vie parisienne et bien sûr, nos communications régulières par l’entremise de Whatsapp ou de Messenger permettaient de rompre le sentiment de distance. Nous n’étions plus à l’époque où les marins et les globe-trotters partaient à l’autre bout des mers ou de la Terre, et ne pouvaient donner des nouvelles que par des lettres manuscrites qui mettaient des semaines pour parvenir à leur destinataires. Désormais, dans ce monde hyperconnecté, nos proches sont paradoxalement souvent au loin, et ceux qui sont tout près ne nous sont pas si proches !
Mais ce n’est qu’à quelques jours de son retour vers la France, que je pris aussi conscience de cette remarque qu’il m’avait faite. Par un pincement au cœur et comme des larmes qui montent aux yeux, je fus envahis par un sentiment d’amour surgit des tréfonds de l’âme et le regardais un long moment en ressentant la morsure du manque. Il était là, on ne peut plus proche et présent, et je ne pus m’empêcher de lui avouer qu’il avait raison, que je venais de ressentir ce manque de lui, qui demeurait si discret quand nous étions chacun accaparés par nos vies, lui tout occupé à se faire une place au soleil de sa vie de jeune homme dans une société moderne que j’avais abandonnée, et moi, concentré sur l’écriture de mes livres et chroniques, débordé par toutes ces choses à admirer et à comprendre pour expliquer l’absurdité du monde. Je repensai alors à cette phrase de Jean Guéhenno – Nos manques nous servent presque autant que nos biens…
Moi qui m’était séparé de tous mes biens, voilà que je voyais surgir, en une seule bouffée, mes manques et le plus beau qui soit : le manque de mon fils !
Tandis que j’écris ces lignes, Mattéo est reparti vers sa vie française et citadine. Il doit être au-dessus de l’Atlantique dans la carlingue d’un grand oiseau blanc sur lequel est écrit Air France. Je lui dédie donc cette chronique et le remercie pour ces deux semaines de manque qu’il nous a offert et de cette prise de conscience salutaire que nous avons tous deux éprouvée. Dieu qu’il est bon de ressentir cette rasade de fierté d’un père pour l’homme qu’il est en train de devenir, de voir cet arbrisseau s’élever vers le ciel et prendre tout son ramage, tandis que le vieux chêne désenchainé que je suis, continue de cultiver ses racines dans les terres lointaines, courtisant les oiseaux de passage et le limon des tropiques. Je le sais fier et amusé d’avoir un père qui parcourt le monde et dont il puisse dire, à qui veut savoir ma profession, en cette époque obsédée par le statut social : « mon père est un trottamundos, comme ils disent en Amérique latine ! »
Alors sur ces considérations d’un père, attablé avec un café noir, réfléchissant à ce trésor d’humanité qu’est le manque d’un être cher, je laisse le mot de la fin à Robert Penn Warren, par ce joli passage tiré de son roman, les Fous du Roi :
« Un homme s’en va de chez lui et il faut qu’il s’en aille. Il dort dans des lits inconnus enveloppés d’ombre, et le vent ne fait pas le même bruit dans les arbres. Il parcourt la rue et voit différents visages devant lui, mais il n’y a pas de nom sur ces visages. Les voix qu’il entend ne sont pas celles qu’il a emportées en lui quand il est parti. Elles sont bruyantes.
Si bruyantes que, pendant de longs jours, elles étouffent celles qu’il a emportées. Mais vient un moment de calme, et il entend soudain ces anciennes voix d’autrefois. Il peut alors comprendre ce qu’elles disent, et elles disent : Reviens…
Elles disent : Reviens mon garçon !
Et alors il revient. »
Bon vol vers chez toi, mon fils qui me manque !






































Federico..que honor conocerte. Que maravilloso regalo de la vida poder leer tan exquisitas reflexiones. Las de un hombre especial.. leeré una y mil veces tu profundo y sensible escrito con la seguridad de que una y mil veces, rodarán lágrimas por mis mejillas como el suave lamento de una madre, que también siente en el alma a sus hijos. Gracias, mil gracias por darle al mundo este regalo. Con admiración. SH
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El maravilloso legado de un padre hacia su hijo
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Estoy segura de que estas conversaciones de calidad que has tenido con Matteo en su etapa de adulto , son únicas!!! … permitirán fortalecer esos vínculos afectivos entre ustedes , viajar con los hijos es maravilloso! 🙂
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Merci Fred pour ce joli texte et ces nouvelles de vous deux. J’ai reconnu les chaises colorées de Jardin !
Basgi from Corsica vieille branche 😜 À bientôt 😘
Arnaud
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Quel plaisir vous avez pris et quel est le mien ce matin à te lire ! Si juste, profond et éclaboussant d’amour. Merci cher ami 💕
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c’est bien là mon problème lorsque l’on voyage au long cours…le manque des enfants et pour moi des petits-enfants qui grandissent si vite ! Je sais qu’ils sont fiers de ce que nous vivons loin d’eux mais le manque d’eux est présent pour moi…et peut entacher le plaisir de voyager !
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Merci merci pour ce touchant, émouvant et réjouissant témoignage. La liste de questions est inspirante. Quelle nourrissante idée !
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Querido Federico, que gusto conocerte y habernos cruzado y haber compartido algunos momentos y escuchado algunas de tus vivencias personalmente. Y obvio, haber conocido a tu hijo. De verdad espero volver a verlos a ambos.
Leer este artículo me conecta aún más con mi hijo que apenas y llegó a este mundo.
Muchas gracias por todo… los mejores deseos en este viaje tuyo.
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Je finis de lire cette belle chronique, pleine d’amour, la larme à l’œil
Fuerte abrazo
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