Plus occupé à parcourir des kilomètres pour butiner la beauté du monde et y prélever quelques images en guise de souvenirs, que de me poser pour écrire quelques mots qui disent l’absurdité de notre époque, je vous glisse ici les mots d’un autre, qui m’ont été judicieusement proposés par un ami, complice des grandes escapades et d’une existence libérée.
« De plus en plus dans nos campagnes on aménage des sentiers de randonnée, où les promeneurs tout droit sortis de chez Decathlon s’en vont dûment faire leurs marches. Là où autrefois le voyageur se découvrait à la croisée des chemins devant le crucifix, ils débouchent leur bouteille plastique d’eau minérale, pour boire la dose nécessaire à une bonne élimination, posent leur chaussure de randonnée haut sur la pierre afin d’étirer leurs muscles longs, de s’éviter d’ultérieures courbatures, et avec leur téléphone mobile prennent un selfie « marrant » devant le crucifié. Ils reprennent alors leur chemin, en suivant les panneaux de bois rustique qu’a fait poser la commune faisant une station devant des textes expliquant l’écoumène, le biotope et ses espèces rares qu’ils n’auront vues bien souvent qu’en dessin sur les panneaux, et pour les plus consciencieux en tapant le nom sur Google, une fois rentrés. Ce jardin planétaire, ce paradis terrestre aménagé selon l’esprit des Lumières, voué à la consommation d’impressions, d’une abondance d’images, est-ce bien ce que nous voulons ? Cette molle manière, par le biais d’un paysagisme d’école, s’étend désormais au moindre village, dont le conseil municipal, en retard d’une époque, proroge le rêve niais de parkings propres, de rues relookées à l’antique, de bacs en béton brossés plantés de géraniums, de rond-points fleuris. »
« Pour le lettré d’Extrême-Orient, habiter poétiquement le monde, c’est entretenir un certain rapport à la nature, lequel comporte une esthétique et une éthique aussi. Le loisir du lettré c’est l’étude. Le cabinet du lettré, souvent face au jardin, près d’un bosquet de bambous géants, est la transposition d’un idéal érémitique, d’une vie au milieu des montagnes et des eaux. Le lettré s’entoure de collections de pierres rares, de fleurs de saison, d’arbres en pot. Il pratique la peinture, la calligraphie. Il écrit des poèmes allusifs indiquant la réalisation d’une fusion de son âme avec celle du monde. Cette culture extrême-orientale d’un habiter le monde en sa poétique est totale. Elle n’est pas textuelle, ainsi que celle de ceux qui d’un côté produisent des poèmes, et de l’autre mènent une vie en contradiction avec leur propres principes poétiques. On ne trouve cette coïncidence, en Occident, que chez les poètes maudits, et en particulier Rimbaud.
Cette culture lettrée, typiquement chinoise, a été introduite au Japon, où elle a fini par imprégner de l’âme japonaise pour finalement devenir celle du Wabi et du Sabi. Son expression la meilleure se trouve dans l’art du thé, ainsi que dans celui des petits jardins de style rustique qui l’accompagnent. Wabi et Sabi, s’ils sont avant tout des principes esthétiques, sont des principes de vie aussi. Pauvreté, sobriété, dépouillement, patine. De cette culture très humaine et très profonde, on aimerait que les écologistes contemporains s’inspirent, pour amplifier l’idée d’une sobriété heureuse proposée par Pierre Rabhi. S’il fallait une nouvelle utopie, on en trouverait là des ingrédients qui excellent. »
Antoine Marcel – Ecotopia – Par les arbres et les sources
Avec la complicité de Pierre Lavaud, que je remercie de ces petites pépites.
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Résumé :
Dans son rapport à la nature, l’homme moderne semble s’être fourvoyé. La nature n’est plus pour lui qu’un réservoir de ressources et un décor dans lequel il peut se déployer.
Héritière d’une tradition dualiste née des pensées grecque et judéo-chrétienne, sa perspective humaniste s’est édifiée sur une représentation du monde où l’homme est la mesure de toute chose.
Au fil des siècles, de vaines tentatives pour sortir de ce paradigme ont été esquissées par Schelling, les romantiques ou les tenants du transcendantalisme américain.
En contrepoint de cette approche, l’âme millénaire de la Chine a privilégié le « naturel » sur la nature et considéré que ce « souffle », dont l’homme n’est qu’une expression, avait unifié le chaos originel. De cette perspective est née une sensibilité « poétique » au paysage, aux « arbres et aux sources », et une intuition de l’instant, souvenir de notre transcendance essentielle, qui peut guider nos pas.
En s’inspirant de la pensée chinoise, du taoisme et du bouddhisme zen, l’auteur, sinisant accompli et homme de nature, pose qu’une autre manière de penser la nature et l’écologie est aujourd’hui possible.
Mais, au préalable, il faut bien appréhender les points de divergence, la réalité de la modernité et s’assurer du fonds chinois. Et de cette réflexion pourra peut-être naître une nouvelle culture du naturel.

Et pour voyager un peu à mes côtés…






















