Les maîtres de leur vie

Avant de m’embarquer pour un long périple de six heures trente, sur les pistes caillouteuses des montagnes colombiennes, traversant des paysages qui promettent d’être ébouriffants, je tiens à vous faire partager une interview publiée en août 2020 dans le journal La Vanguardia. 

Tout comme les endroits que je m’apprête à traverser, avec mon fils à mes côtés, dans ce nouveau road trip tissé de connivences et d’amour paternel, les mots nous font souvent voyager et révèlent, lorsqu’ils sont denses et véritables, notre part d’humanité la plus vibrante. 

Aussi, je vous invite à prendre le temps de lire les réponses de cet homme bleu du désert, qui valent leur pesant d’or dans ce monde frénétique dans lequel beaucoup d’entre nous épuisent leur jours et finissent par s’oublier. 

Prenez cela comme les conseils d’un vieux sage aux semelles usées par les chemins du monde mais à l’âme, sans cesse requinquée, par les rencontres et la beauté des hommes quand ils se tendent la main, ou perdent leur regards émerveillés vers un ailleurs où niche toujours leur bonheur.

J’ai pris le soin de vous traduite cet entretien. Investissez quelques minutes précieuses de votre temps pour lire les réponses si simples et pourtant si justes de cet homme, qui n’est pas un bleu face aux défis de l’existence, en commençant par découvrir pourquoi nous sommes ici-bas !

J’en profite pour glisser ici un magnifique proverbe Touareg, que je cite en exergue de mon prochain livre, et que je vérifie chaque jour de cette vie nomade qui m’est offerte:

« Le voyage, c’est aller de soi à soi, en passant par les autres. »

Bon voyage, les amis !

« Les hommes du désert sont les Touaregs, qui parcourent le désert du Sahara sans rien avoir et, par conséquent, en ayant tout.

En février 2007, la quatrième de couverture du journal La Vanguardia présentait une interview réalisée par Víctor Amela avec un Touareg, un habitant nomade du désert du Sahara. Les « hommes en bleu », comme on les appelle, sont présents en Algérie, en Libye, au Nigeria, au Mali, en Mauritanie et au Burkina Faso. La phrase de Moussa Ag Assarid, l’interviewé, continue de parcourir la planète comme un message, peut-être comme une invitation à la vraie vie : « Tu as l’heure, j’ai le temps ».

Les Touaregs sont un peuple nomade, libre, sans maître ni leader. Ils se caractérisent par leur absence de liens et d’attaches, et c’est ainsi qu’ils ont réussi à regrouper plus de 3,5 millions d’individus. Leur religion est l’islam et le silence est leur meilleur compagnon pour apprécier la nature et la famille.

« Les seigneurs bleus du désert et maîtres de leur vie », c’est ainsi que les Touaregs sont définis par ceux qui ont eu l’occasion de les rencontrer.

Voici l’entretien d’Amela avec Moussa Ag Assarid, qui est devenu par la suite un écrivain de renom.

Quel âge avez-vous ?

Je ne sais pas quel âge j’ai : je suis né dans le désert du Sahara, sans papiers…

Je suis né dans un campement nomade touareg entre Tombouctou et Gao, au nord du Mali. J’étais le berger des chameaux, des chèvres, des agneaux et des vaches de mon père. Aujourd’hui, j’étudie la gestion à l’université de Montpellier (France). Je suis célibataire. Je défends les bergers touaregs. Je suis musulman.

Quel beau turban… !

C’est un tissu de coton fin : il permet de se couvrir le visage dans le désert quand le sable monte, et en même temps on peut encore voir et respirer à travers.

Il est d’un beau bleu…

Les Touaregs ont été appelés les hommes bleus à cause de cela : le tissu se décolore un peu et notre peau prend une teinte bleutée…

Comment obtient-on ce bleu indigo intense ?

Avec une plante, l’indigo, mélangée à d’autres pigments naturels. Pour les Touaregs, le bleu est la couleur du monde.

Pourquoi ?

C’est la couleur dominante : celle du ciel, du toit de notre maison.

Qui sont les Touaregs ?

Touareg signifie « abandonné », car nous sommes un vieux peuple nomade du désert, solitaire, fier : on nous appelle les « Seigneurs du désert ». Notre ethnie est amazighe (berbère) et notre alphabet est le tifinagh.

Combien êtes-vous ?

Quelque trois millions, dont la plupart sont encore nomades. Mais la population diminue… « Faut-il qu’un peuple disparaisse pour que l’on sache qu’il a existé ? », a dénoncé un sage : « Je me bats pour préserver ce peuple ».

Que faites-vous ?

Nous gardons des troupeaux de chameaux, de chèvres, d’agneaux, de vaches et d’ânes dans un royaume d’infini et de silence.

Vraiment, le désert est-il si silencieux ?

Si vous êtes seul dans ce silence, vous entendez les battements de votre propre cœur. Il n’y a pas de meilleur endroit pour se retrouver soi-même.

Quels sont les souvenirs les plus marquants de votre enfance dans le désert ?

Je me réveille avec le soleil. Il y a les chèvres de mon père. Elles nous donnent du lait et de la viande, nous les emmenons là où il y a de l’herbe et de l’eau… C’est comme ça que faisaient mon arrière-grand-père, mon grand-père, mon père… Et moi. Il n’y avait rien d’autre au monde que ça, et j’étais très heureux comme ça !

Oui ? Ça n’a pas l’air très stimulant…

Eh bien, ça l’était, très stimulant. Quand tu as sept ans, on te laisse sortir du camp, alors on t’apprend les choses importantes : sentir l’air, écouter, aiguiser ta vue, t’orienter par rapport au soleil et aux étoiles… Et te laisser guider par le chameau, si tu te perds : il t’emmènera là où il y a de l’eau.

Savoir cela est précieux, sans aucun doute ?

Tout y est simple et profond. Il y a très peu de choses, et chacune d’entre elles a une valeur énorme !

Ce monde-ci et ce monde-là sont donc très différents, n’est-ce pas ?

Là-bas, chaque petite chose apporte du bonheur. Chaque contact est précieux, nous ressentons une joie énorme rien qu’en nous touchant, en étant ensemble ! Personne ne rêve de devenir car tout le monde l’est déjà.

Qu’est-ce qui vous a le plus choqué lors de votre premier voyage en Europe ?

J’ai vu des gens courir dans l’aéroport… Dans le désert, on ne court que si une tempête de sable se prépare ! J’ai eu peur, bien sûr…

Ils allaient juste prendre les valises, ha, ha….

Oui, c’est bien cela. J’ai aussi vu des affiches de filles nues : pourquoi ce manque de respect pour les femmes, me suis-je demandé… Puis, à l’hôtel Ibis, j’ai vu le premier robinet de ma vie : j’ai vu l’eau couler… et j’ai eu envie de pleurer.

Quelle abondance, quel gâchis, n’est-ce pas ?

Tous les jours de ma vie avaient consisté à aller chercher de l’eau ! Quand je vois les fontaines ornementales ici et là, je ressens encore intérieurement une immense douleur…

Autant que cela ?

Oui. Au début des années 90, il y a eu une grande sécheresse, les animaux sont morts, nous sommes tombés malades… J’avais une douzaine d’années et ma mère est morte… Elle était tout pour moi ! Elle me racontait des histoires et m’a appris à bien les raconter. Elle m’a appris à être moi-même.

Qu’est-il arrivé à votre famille ?

J’ai convaincu mon père de me laisser aller à l’école. Presque tous les jours, je marchais quinze kilomètres. Jusqu’à ce que l’institutrice me laisse un lit pour dormir et qu’une dame me donne à manger en passant devant sa maison… J’ai compris que ma mère m’aidait…

D’où vient cette passion pour l’école ?

Quelques années auparavant, le rallye Paris-Dakar était passé par le camp et une journaliste avait laissé tomber un livre de son sac à dos. Je l’ai ramassé et je le lui ai donné. Elle me l’a rendu et m’a parlé du livre : Le Petit Prince. Je me suis promis qu’un jour je pourrais le lire ?

Et tu as réussi ?

Oui, et c’est comme ça que j’ai obtenu une bourse pour étudier en France.

Un Touareg à l’université. .. !

Ah, ce qui me manque le plus ici, c’est le lait de chamelle… Et le feu de bois. Et la marche pieds nus sur le sable chaud. Et les étoiles : là-bas, on les regarde tous les soirs, et chaque étoile est différente d’une autre, comme chaque chèvre est différente… Ici, le soir, on regarde la télé.

Oui… Qu’est-ce qu’il y a de pire ici ?

On a tout, mais ce n’est pas assez, on se plaint. On se plaint. En France, on passe sa vie à se plaindre ! On est enchaîné à vie à un banc et il y a le désir de posséder, la frénésie, la hâte… Dans le désert, il n’y a pas d’embouteillages et tu sais pourquoi ? Parce que personne ne veut doubler personne là-bas !

Raconte-moi un moment de bonheur intense dans ta lointaine nature sauvage.

C’est tous les jours, deux heures avant le coucher du soleil : la chaleur baisse, le froid n’est pas encore arrivé, et les hommes et les bêtes rentrent lentement au campement, leurs silhouettes se découpant sur un ciel rose, bleu, rouge, jaune, vert…

Fascinant, bien sûr…

C’est un moment magique… Nous rentrons tous dans la tente et faisons bouillir du thé. Assis en silence, nous écoutons l’ébullition… Le calme nous envahit tous : notre cœur bat au rythme de la marmite de l’ébullition…

Quelle paix…

Ici vous avez la montre, Là-bas nous avons le temps ! »

Version española: https://conlagentenoticias.com/la-entrevista-a-un-hombre-del-desierto-tu-tienes-el-reloj-yo-tengo-el-tiempo/

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