Je poserai la valise sur le lit, dans l’intention de ranger toutes les affaires qui n’y sont pas, dans le placard de cette chambre d’hôtel où je ne suis jamais allé.
Avant de l’ouvrir sur son contenu de vent et de projets infructueux, je regarderai, non sans une certaine nostalgie, tous ces autocollants invisibles provenant de pays où je n’ai jamais mis les pieds, ces terres lointaines parcourues avec l’obstination des regrets.
Je m’assiéai sur le bord de ce lit qui ressemble étrangement au mien, dans cette chambre aux volets clos me protégeant de ce monde inconnu qui me tient à distance, que j’ai tenté de fuir avec la folle détermination du voyageur enraciné.
Je feuillèterai mon passeport encore vierge de ces tampons apposés au hasard des pages par ces douaniers sourcilleux qui m’interrogeaient sur la raison de tous ces non départs, de la durée de séjour sur le bord de moi-même, sur l’adresse où je comptais demeurer que je finissais toujours par inventer.
Une vague de souvenirs imaginés inondera mes yeux mélancoliques à l’évocation de tous ces visages amis, de ces prénoms peu familiers, de ces personnes que j’ai tant aimées lors de mes périples inaccomplis à l’autre bout du monde. Ils demeureront dans mon cœur, longtemps encore, à côté de mes compagnons disparus, de mes amours enfuies et parmi les membres de ma famille que je n’ai pas connus, avec le même degré d’irréalité, cette consistance vaporeuse qui caractérisent finalement ceux qui sont partis depuis longtemps ou auraient pu se contenter d’exister.
Au lendemain de n’être jamais parti, je m’allongerai, dans cette demi pénombre, contre l’idée que je me faisais de moi-même.
Je la prendrai, le temps d’une étreinte comme toutes ces idées que j’ai aimées follement mais auxquelles il me fallut renoncer.
Je serrerai, dans mes bras empreints d’aventure, son corps frêle et tremblant de n’avoir jamais existé que dans mes rêves d’ailleurs.
Je lui parlerai dans le creux de l’oreille, comme si je m’adressai secrètement à moi-même et lui raconterai l’histoire de tous ces pays merveilleux, de ces voyages fabuleux vers lesquels nous n’irons jamais, après qu’elle m’ait quitté. Nous nous endormirons, après avoir fait l’amour, dans ce lointain hôtel des quatre vents, dans un état d’apesanteur que seuls connaissent ceux qui ont dû saisir leur chance de ne rien vivre.
Peu avant midi de ce lendemain de n’être jamais parti, je m’éveillerai seul constatant que, comme toutes ses consœurs avant elle, ces pensées vaillantes et aguicheuses, ces diseuses de bonne aventure annonciatrices de lendemains qui chantent, ces intentions juvéniles qui se donnèrent le temps d’une nuit au baroudeur sédentaire que je suis, elle aura, elle aussi, prit ses cliques et ses claques et le billet d’avion imaginaire qui trainait sur la table de nuit. J’aurais dû savoir que les putains sont toujours infidèles.
Alors, dans le maigre baluchon de mon crâne, il ne me restera plus qu’à reprendre la route vers des horizons inaccessibles, dans ce désert de solitude que je peuple de tous mes rêves avortés, de ces petites lâchetés voilées, de ces renoncements à devenir l’homme que j’aurais mérité d’être.
Une fois de plus, sur le quai de cette gare désaffectée, le train partira sans me prendre et je le regarderai s’éloigner, insignifiant et invisible, au milieu de cette foule saluant de la main et distribuant des baisers à ceux qui vivent le jour d’être partis.


pour un petit concert… rien que pour moi !















