La vérité, si je mens…

Comment tracer son juste chemin, épouser dignement sa destinée, alimenter les rires et enjoliver le monde, tout en regardant en bien en face – “les yeux dans les yeux”, comme disent tous ceux qui ont tant à se reprocher, la vérité, devenue si timide par les temps qui courent ?

La craintive vérité est la sœur siamoise de la réalité nue. Comme elle, elle avance dénudée, avec circonspection, dans une société qui ne rêve que de s’afficher de manière outrancière, comme déguisée et bariolée pour une Fashion-Week s’éternisant durant 365 jours.

La fragile vérité n’éclate plus au grand jour. Elle avance prudemment, de peur d’être salie ou dévoyée, dans cette forêt de mensonges, de fausses nouvelles, de déferlement de haine ou de bêtise crasse que sont devenues nos sociétés sans nuance. 

Revendiquer l’usage de la nuance est désormais condamnable, par les jusqu’au-boutistes des vérités toutes faites et du prêt-à-penser sur étagère. C’est utiliser l’arme grise à double tranchant que sont le noir et le blanc, lorsqu’ils se conjuguent sans partage.

Les ronces des rumeurs colportées et des petites compromissions égratignent toute vérité quand elle tente d’aller vers la lumière, qui n’est jamais crue comme en plein midi, mais épouse les nuances discrètes et subtiles de l’aube.

Dans un monde contemporain qui s’avance sans conscience vers un avenir, incertain comme jamais, l’altérité est une menace plutôt qu’une chance. Celui qui me ressemble me rassure. Celui qui pense comme moi justifie mes vérités, qui sont souvent des opinions, plutôt qu’une subtile pesée entre le pour et le contre, ou une analyse rationnelle des faits.

Tandis que celui qui diffère par ses idées, sa couleur, sa condition est un danger. 

Si, si… C’est la vérité ! C’est la télé qui le dit et je l’ai lu encore hier sur les réseaux. 

Les contre-vérités accouchent désormais sous X, et la haine de l’autre se colporte sur ce nouveau Twitter, depuis qu’un exécrable milliardaire s’en est emparé pour en faire une machine à fausse-nouvelles et un haut-parleur déversant des jugements à l’emporte-pièce, au service d’une caste dont nous sommes tous exclus. 

Le réseau X, par la dépravation de l’information dont il se fait le chantre, est à la vérité ce que le film porno est à l’amour. L’homme moderne se croit rationnel dès lors qu’il est persuadé avoir raison et que son opinion lui semble la seule qui vaille. 

Alors, comment se faire une juste opinion et avancer sereinement dans le grand fatras de l’actualité et le déluge de mauvaises nouvelles qui nous est savamment servi, chaque minute ?

Comment garder la foi et croire en un avenir qui raccommode les hommes et rapproche les peuples, dans un monde à mi-chemin entre des armées de fanatiques et des hordes d’incroyants ? 

Il n’est qu’à espérer que chacun puisse procéder un jour à son propre examen, éprouver ce salutaire sursaut de lucidité qui mène à une nécessaire prise de conscience, et découvre par lui-même, en se frottant à ses frères humains, à la moindre occasion qui lui est offerte de s’ouvrir à l’Autre, cet art délicat mais épanouissant qu’est la nuance. 

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