Pensées à picorer

Je l’ai vu passer devant moi.

Il sortait de son énorme 4×4 de marque Ford, un monstre noir aux vitres teintées, qui maintient si bien le monde à distance. Il s’est engouffré dans le hall de son immeuble, emballé dans son complet bleu nuit siglé Hugo Boss, comme s’il voulait brocarder sa carte de visite sur ses vêtements de luxe.

D’un geste impatient, il tapota sur le bouton de l’ascenceur comme pour le faire descendre plus vite, avec une insistance qui frisait le risible.

Il entra dans la cage de fer et je vis le numéro des étages défiler. Lui, le Playboy avec ses airs supérieurs fonçait en une ligne droite ininterrompue vers son Penthouse, show-room de sa propre réussite. Je ne pus m’empêcher de penser que sa fortune apparente constituait en définitive son infortune.

Il ignorait tout de la vie qui grouillait au pied de son luxueux immeuble. Il vénérait Elon Musk et devait rêver de s’envoler un jour vers les étoiles, devant pour l’instant se contenter d’être l’astronaute bien sapé de sa triste existence, décollant chaque jour dans sa fusée d’acier et de béton pour rejoindre le firmament de sa folle ambition.

En ressortant, au pied de l’édifice je jetai un oeil amusé sur ces buildings qui cherchent à attraper les nuages tout en hébergeant des gens qui ignorent le nom de leurs voisins et vivent encagés comme des lapins médusés, pris dans les phares de leur propre indifférence aux autres.

Alors, quittant avec bonheur le centre-ville, qui n’est que l’épicentre des Égarés, de cette foule indifférente constituée d’immenses solitudes juxtaposées, je retournais chemin faisant vers des lieux plus accueillants, où l’humain sait que son salut dépend finalement de la rencontre avec lui-même et de l’exploration courageuse de ses propres abimes.

Laissons les mots de la fin à quelques penseurs de bien plus grande hauteur que ces tours infernales, soeurs faussement jumelles qui ne sont qu’amas de béton et de tristesse.

Sur le travail

Les hommes travaillent généralement trop pour pouvoir encore rester eux-mêmes. Le travail : une malédiction que l’homme a transformée en volupté. Œuvrer de toutes ses forces pour le seul amour du travail, tirer de la joie d’un effort qui ne mène qu’à des accomplissements sans valeur, estimer qu’on ne peut se réaliser autrement que par le labeur incessant — voilà une chose révoltante et incompréhensible. Le travail permanent et soutenu abrutit, banalise et rend impersonnel. Le centre d’intérêt de l’individu se déplace de son milieu subjectif vers une fade objectivité ; l’homme se désintéresse alors de son propre destin, de son évolution intérieure, pour s’attacher à n’importe quoi : l’œuvre véritable, qui devrait être une activité de permanente transfiguration, est devenue un moyen d’extériorisation qui lui fait quitter l’intime de son être. Il est significatif que le travail en soit venu à désigner une activité purement extérieure : aussi l’homme ne s’y réalise-t-il pas — il réalise.

 Emil Cioran – Sur les cimes du désespoir

Sur ce monde si rationnel

Si imparfaite soit-elle, notre société occidentale et américaine est déjà infiniment trop rationnelle. L’homme y est soumis à trop de règlements, de contraintes, d’exercices de discipline collective et de ce fait il réagit contre l’excessive rationalité. Et plus la société se veut rationnelle, plus l’homme exprime des poussées d’irrationalités. Mais c’est bien ici que réside le grand dessein dont il a été question plus haut : comment, sans contrainte externe ni violence, amener cet homme à vivre bien et heureux dans l’air raréfié de la rationalité ?

Jacques Ellul

De la liberté

« l’homme n’est pas du tout passionné par la liberté, comme il le prétend. La liberté n’est pas chez lui un besoin inhérent. Beaucoup plus constants et profonds sont les besoins de sécurité, de conformité, d’adaptation, de bonheur, d’économie des efforts… et il est prêt à sacrifier sa liberté pour satisfaire ces besoins. Certes, il ne peut pas supporter une oppression directe, mais qu’est ce que cela signifie ? Qu’être gouverné de façon autoritaire lui est intolérable non pas parce qu’il est un homme libre mais parce qu’il désire commander et exercer son autorité sur autrui. L’homme a bien plus peur de la liberté authentique qu’il ne la désire »

Jacques Ellul

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Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

2 commentaires sur « Pensées à picorer »

  1. Cher Frédéric,
    Chaque lecture de vos pensées, de vos choses de la vie, de vos perceptions, de vos réflexions, expriment brillamment ce que j’imagine, nombre d’entre nous aimeraient dire, écrire, partager. C’est un plaisir, et plus encore, de vous suivre dans vos pérégrinations. Votre insatiable curiosité est une bénédiction pour vos lecteurs et lectrices.
    Merci du fond du cœur pour votre présence et la permanence de vos mots.
    Que de belles aventures vous sourient et que votre route soit inspirante et riche en surprises !
    Bon voyage.
    Au plaisir de vous lire,
    Nadine

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