Incursion de quelques heures dans la mythique Comuna 13, l’une des favelas de Medellin qui a le plus souffert durant le deux décennies que durèrent les conflits qui ont secoué la Colombie (des années 1980 jusqu’aux années 2000).
Entre la domination des narco-trafiquants qui avaient fait de ces quartiers leur siège, les incursions meurtrières des milices paramilitaires d’extrême droite, la police et les forces militaires officielles, gangrénées par la corruption, mais s’efforçant de rétablir un semblant d’ordre et les FARC révolutionnaires d’extrême gauche connues pour leurs expéditions punitives et leur attentats, il faut imaginer l’enfer que cela fut pour les dizaines de milliers d’habitants qui vivaient dans ces quartiers et le bouillon de culture où fermentait une violence aveugle, des meurtres quotidiens (80 à 90 morts par jour à Medellin dans les années 90) et une misère sans nom.
Aujourd’hui, tout cela est de l’histoire ancienne, Medellin est une ville où il fait bon vivre et la Colombie n’est plus le troisième pays le plus dangereux au monde. La Comuna 13 est devenu un passage obligé de toute visite touristique, une sorte de Montmartre où la foule piétine en écoutant les histoires d’un passé révolu, défile devant les dizaines de graffitis talentueux, illustrant la renaissance et la créativité des habitants, ou bien s’extasie devant les spectacles de danse des jeunes du quartier.
Entre le « Plata o Plomo » (l’argent ou le plomb), allusion à la seule politique promulguée par Pablo Escobar à l’époque (sous-entendant d’accepter d’être corrompu ou d’opter pour une place au cimetière), la jeunesse semble avoir opté pour la Plata, celle des hordes de curieux venus frissonner et côtoyer une misère désormais savamment colorée.
Mais il suffit de faire un pas de côté, de bifurquer dans les ruelles étroites et désertés par le cirque touristique, escalader durant de longues minutes le dédale d’escaliers qui grimpe sur les flancs de la montagne, pour découvrir la véritable vie de ce quartier populaire et prendre le pouls de cette population magnifique. Se perdre à plaisir dans ce labyrinthe étroit et vertical permet de croiser des gens magnifiques, tous d’une gentillesse qui efface en un clin d’œil les idées préconçues et les souvenirs sanglants. Ici, l’humanité a prouvé qu’elle savait cicatriser du pire.
Alors, avant de vous laisser sur quelques images qui valent mieux qu’un long discours, je vous propose de conclure ce petit billet sur les mots d’Irène Vallejo, auteur et éditorialiste espagnole. C’est sans doute le texte le plus juste que j’ai lu sur le voyage véritable, un appel à la tolérance, à l’ouverture et à l’inattendu qui s’offre à nous dans cet exercice salutaire qui consiste à muer, à laisser la vieille peau de nos préjugés et à aller découvrir justement ce type de quartiers où bat le véritable cœur d’un pays.
« Voyager n’est pas difficile, ce qui l’est c’est d’oser habiter l’étrangeté. Nous visitons des pays et des paysages, des rues et des temples, des constructions soutenues par un échafaudage de concepts et une chaîne de désirs : des symboles se nichent dans tout ce que nous regardons. Il ne suffit pas de parcourir les lieux, il faut les penser. Le véritable voyage exige d’émigrer de nos architectures intérieures et d’assouplir la carapace paresseuse des clichés. Dans nos têtes obstinées, il y a des cadres mentaux que nous ne voyons pas, parce que nous les confondons avec l’évident, le logique, le naturel. En réalité, nous sommes tous bizarres. Habitués à nos bizarreries, nous les avons baptisées normalité ».


































