Bergson expliquait qu’il existe une différence entre l’orgueil et la vanité.
« L’orgueil est le désir d’être au-dessus des autres, c’est l’amour solitaire de soi-même. La vanité au contraire, c’est le désir d’être approuvé par les autres. Au fond de la vanité, il y a de l’humilité ; une incertitude sur soi que les éloges guérissent. »
Mais il faut bien avouer que ce triste désir de se faire valoir, cette fierté mal placée débouche vers une sorte de fatuité ridicule. La vanité, issue du latin vanitas, signifiait ce qui est vide, creux, et a évolué pour définir ce qui est vain, frivole, futile.
Depuis la nuit des temps, la vanité contamine le monde. Elle est devenue une composante de la nature humaine. Elle explique en partie le délabrement de nos sociétés et ce que l’espèce humaine est capable de faire subir à ses semblables, au reste du vivant et à la Nature, en définitive. Si l’on fait abstraction du rôle insidieux que joue la vanité sur la condition humaine, comment expliquer autrement cette soif inextinguible de gloire et de richesse qui façonne nos siècles, justifient les guerres, l’esclavage et les exorbitantes inégalités que nous connaissons toujours ?
Elle se cristallise depuis des lustres sous la forme de statues de bronze au milieu de nos jardins publics, et s’arbore aux revers des vestes de ces légions de prétendants qui rêvent, une vie durant, de faste et d’honneur. Plus récemment, elle explique aussi notre hyper-consommation moderne qui dévaste, en un mélange coupable d’inconscience et d’allégresse, les ressources naturelles de cette si précieuse planète. Elle s’exprime désormais dans le narcissisme egotique placardé à longueur d’écran sur nos réseaux sociaux.

Les peintres hollandais du XVIIème siècle ne s’y sont pas trompés en cristallisant sur une toile tous les attributs du Memento mori (souviens-toi que tu vas mourir). Le crâne humain nous rappelant l’issue fatale de toute existence ici-bas, nous indiquant que dans la vie, on finit toujours, tôt ou tard, par tomber sur un os.
La chandelle largement consumée indiquant que la fin est proche, ou comme le soulignait si joliment Jacques Brel dans sa chanson, Voir un ami pleurer : « on se croit mèche, on n’est que suif. »
J’aime particulièrement cette vanité que j’ai photographiée dans un musée dont j’ai oublié le nom, le lieu et même le pays, comme quoi l’évanescence de toute chose est constitutive aussi d’une partie de cette chronique.
La mappemonde qui résume la petitesse de notre planète et l’ampleur des pays qu’il me reste à arpenter.
Le sablier qui contient assez de grains de sables pour satisfaire l’écoulement d’une journée, afin de nous rappeler la fuite du temps. Ces années qui nous filent entre les doigts, comme au travers du mince goulet de verre, et dont nous devrions davantage nous occuper en vivant pleinement, plutôt que nous escrimer à gagner de quoi nous offrir tant de vaines possessions matérielles.
Quelques livres publiés, à côté d’une longue liste de pages, de chroniques ou de poèmes encore à écrire, tous à l’état de projet, en espérant que la vie ne vienne pas trop vite ponctuer finalement ma propre et bien insignifiante biographie.
Sans doute, devrions-nous afficher l’une de ces vanités, sur le bord de nos miroirs de salle de bain, pour nous rappeler chaque matin, à l’heure de se raser ou de se maquiller, l’outrecuidance de nous croire unique et important, mais surtout pour souligner la valeur des jours qui nous est encore donné de vivre.
Saisir chaque journée, chaque heure, pour la peupler de gestes précieux, de douces confidences, d’instants d’émerveillement ou de mots fraternels. Se délester aussi de tous ces objets qui nous encombrent, pour les offrir, enveloppé dans un sourire, aux plus nécessiteux. N’amasser que des émotions et des rires, durant le court laps de temps durant lequel nous foulons cette terre. Retisser des liens fertiles entre nous tous, mortels insignifiants, fugaces et présomptueux, lorsque nous nous croyons immortels, mais si magnifiques quand nous nous tendons la main, ouvrons nos cœurs et faisons, de l’espace d’un instant, notre royaume pour le bien commun !
Et comme il est de coutume dans chacune de mes chroniques, de laisser le mot de la fin à un être plus grand que moi, pour que cela me serve de leçon et inspire quelques rares lecteurs, je vais conclure par deux pensées crépitantes. Lorsque l’on prend conscience de notre finitude et de l’urgence de vivre, autant mettre les bouchées doubles et confier notre salut aux deux seules professions qui y comprennent quelque chose : un psychanalyste et un poète.
Freud ouvre le bal en nous adressant un bien amical clin d’œil :
« La mort est le moyen par lequel la nature nous dit de ralentir »
Quant à l’inoxydable René Char, il nous rappelle l’urgence de vivre et de délaisser un instant les plans sur la comète et les calculs sans lendemain.
« Dans mon pays, les tendres preuves du printemps et les oiseaux mal habillés sont préférés aux buts lointains. »







