Il m’ont dit : « Il faut que tu travailles ! »
Comme pour se justifier, celui qui avait des années de sommeil au fond des yeux rajouta :
« Tout le monde doit gagner sa croûte ! C’est comme ça… »
Cela avait tout l’air d’un conseil d’ennemi.
Ce que je pris comme tel, en l’emballant dans un sourire.
Mais ce qu’ils prenaient pour une vérité existentielle, maquillée en fatalité et habillée comme pour être admis au bal masqué des bien-pensants, n’était en réalité, que le paravent de leur propre lâcheté.
Ces gentils petits soldats de l’armée du labeur fonçaient tête baissée, à folle allure, vers l’espérance d’une légion d’honneur, d’une assurance vie, d’une résidence secondaire et, sans le savoir, vers le dépotoir des idées reçues.
Ils dédaignaient les chemins de traverse et, en toute activité, rêvaient d’être parvenus avant même d’être partis.
Mais sur la route sinueuse de l’Existence, il n’y a pas de cailloux blancs pour retrouver le chemin de ses rêves d’enfant. Pas de limitation de vitesse ou d’interdiction de lenteur. Chacun règle son pas à l’aune de son âme.
Et sur le seul panneau indicateur que l’on croise, il est écrit « Trop tard » !
Celui, qui semblait en avoir gros sur le cœur et parlait comme un sergent-major, insista :
« C’est la vie ! Il faut gagner son pain. »
Alors, j’ai arrêté le pain.
Et je me suis délesté de tout le fourbis et de toutes les préoccupations qui empêchent quotidiennement un homme de vivre sa propre vie.
C’est alors que j’ai trouvé, dans les décombres de mes jours soudainement libérés, des trésors de temps libre et mille occasions de me réjouir.
Et comme si j’avais déjà cela au fond de moi, j’ai déterré l’émerveillement, briqué comme un sous neuf l’instant présent et aiguisé mon regard pour ne plus voir que les choses essentielles.
C’est ainsi que je viens de dépenser joyeusement deux bonnes heures à écouter le dialogue silencieux d’un Lisianthus vêtu d’un papier crépon rose et d’une fleur de Clématite solitaire tout habillée de mauve.
Je ne pouvais rêver d’une meilleure compagnie, ni d’une meilleur leçon de vie, que ces deux jeunes professeurs qui m’enseignèrent que la beauté invraisemblable du monde n’a besoin ni de clôture, ni de grandes théories.
Quand j’aurais fini d’écouter leur confidences silencieuses, je reprendrai mon baluchon pour filer tranquillement vers la seule contrée où il fait bon bivouaquer :
La douce simplicité de choses.
