C’est l’histoire d’un âne.
Un bon vieux bourricot qui a passé l’essentiel de sa vie au labeur et à la tâche.
Cet âne, comme il en existe des millions, a supporté sans rechigner le fardeau de l’existence, trimballant sur son dos, du matin jusqu’au soir, qu’il vente ou qu’il pleuve, sous des chaleurs accablantes ou sous des bises glaciales, les charges les plus lourdes, sur les terrains les plus ingrats.
Contrairement à ses nombreux congénères qui ne portent ni patronyme, ni surnom, notre petit âne avait été baptisé d’un drôle de sobriquet. On l’appelait Niversère. Nul n’existe plus sur cette planète pour expliquer ce que cela signifiait. Mais les habitants du village qui louaient des services au fermier du coin, continuaient de l’appeler ainsi.
Toute sa vie, il avait été un âne obéissant, pas têtu pour deux sous. Rendant service à toute personne dans le besoin, il savait que sa vocation autant que son salut étaient de servir autrui, dans un monde d’égoïsme où chacun ne pense en général qu’à se servir.
Et puis un jour, Niversère, en eu littéralement plein le dos. À force d’être pris pour un moyen de transport, pour un oui ou pour un non, de devoir transbahuter toutes les cargaisons possibles (de lourdes bûches aux hivers approchants, des meubles et marchandises d’une ville à une autre, les fruits de la moisson, et des passagers indélicats qui lui cinglaient les flancs), notre petit âne éprouva des désirs d’escapade, des envies d’horizons flamboyants et de prairies goulûment verdoyantes, terres promises de festins et de délivrances.
Un soir, son propriétaire oublia de fermer la porte de l’enclos. C’est alors qu’il décida de fausser compagnie au peuple des humains et de partir seul, léger et sautillant, sur les chemins du monde. Il se mit en route sous un rayon de lune, dans l’espoir de rejoindre les grands chevaux sauvages, qui galopent libres et majestueux dans les grandes plaines de l’Ouest, dont parlaient les autres bourricots, ceux qui comme lui ployaient sous le joug de leur servilité et mourraient à petit feu de leur vie de déveine.
C’est ainsi qu’un 14 décembre au soir, Niversère partit pour profiter pleinement de sa liberté retrouvée, porté par son insatiable enthousiasme à découvrir le monde. Plus personne n’entendit parler de lui. Mais pour perpétrer sa mémoire, tous les animaux de la ferme racontent chaque année et ce depuis 59 ans, durant les longues nuits d’hiver, l’histoire du bon âne Niversère !

