C’est l’histoire de huit milliards de gouttes d’eau furieusement égocentriques, qui se prennent, avec la complicité d’un brin de soleil, pour des perles de lumière ou des diamants éternels.
A peine tombées du ciel, née d’une volonté divine ou d’un mutique destin, elles s’accrochent tant bien que mal, à la fenêtre du monde sans même y pénétrer. Maintenant à distance chacune de leurs consœurs, elles passent leur éphémère existence, sans rien comprendre de leur raison d’être, ni de leur rôle ici bas. Parfaitement inconscientes de leur fragile existence, figées en leur sotte verticalité, elles redoutent la dégringolade inéluctable, de choir et de disparaître dans le caniveau de l’histoire ou de se dessécher sans lendemain.
Elles n’auront peser qu’un court instant, le temps d’une averse , sur le cours des choses et la vie sur terre. Isolées, tenaces en leur impuissante solitude, menacées par l’évaporation, ce phénomène inexplicable de mémoire de goutte d’eau, elles demeurent prostrées, tremblantes sous les assauts du vent, grelotantes de peur et d’ignorance, sur les carreaux de nos citées surmenées et inhumaines.
Car oui, ces chères minuscules et innombrables gouttes d’eau, ignorent qu’elles sont l’essence même du plus précieux trésor de l’Univers. Elles sont la Vie.
Seules, elle sont insignifiantes, mais en s’unissant, elles deviennent flaque miroitante ou un mince filet d’eau, le début de la plus belle histoire qui soit.
Délaissant leur immobile et stérile solitude, elles se mettent soudain en mouvement, le voyage peut alors commencer.
Elles rigolent, ruissellent, rebondissent en d’infinis éclaboussements qui abreuvent les animaux ou font rire les enfants.
Fluides et bondissantes comme des cascades se riant du vertige, elles deviennent fleuves, lacs et, comme la vie ne manque pas de sel, naissent les mers et de vastes étendues océaniques.
Cette histoire d’eau est la nôtre.
Isolés par milliards derrière la vitre de nos écrans, avachis pour la plupart sur nos canapés, derrières nos portes d’entrée fermées à double tour, ou laissant notre existence nous échapper, confortablement engoncés dans le prêt-à-penser ou dans l’ignorance savamment orchestrée, nous vivons nos précieux jours au goutte-à-goutte. Nos heures s’évaporent tandis que nos cœurs se dessèchent.
Huit milliards de gouttes d’eau humaines qui se vident sans le voir de toute humanité et qui perdent sans le savoir l’occasion unique de contribuer collectivement à la chance inouïe et à la joie de vivre sur cette unique planète.
Est-il si difficile de voir qu’en alliant nos forces, en conjuguant nos différences et en combinant nos rêves de paix et de progrès, d’amour et de justice, nous pourrions retrouver le sens et l’âme de notre présence sur cette terre, œuvrant à une vie rafraîchissante pour soi-même, les nôtres et les autres ?
Nous faisons tout pour n’être finalement qu’une larme dégringolante sur le visage attristé du monde, alors que dans l’union de nos cœurs battants, dans cet ouragan vivifiant que l’on appelle la fraternité, il nous est offert de devenir ensemble de libres et généreux ruisseaux, des fleuves d’intelligence et de créativité ainsi que des océans de sagesse et de partage.
Pourquoi ne pas apprendre de ce voyage qui nous mène à choir du ciel vers la terre, consistant à nous incarner en une fébrile goutte d’eau, puis de cette exploration du grand mystère de notre destinée, durant les quelques décennies sur Terre qui nous sont donnés, à Tous et à chacun, afin d’œuvrer magnifiquement, ouvertement, amicalement à notre sort commun ? Pourquoi ne pas faire œuvre commune, se rapprocher, collaborer plutôt que de vivre recroquevillés sur nos égoïsmes individuels ou nos intérêts personnels, tristement rabougris par le manque flagrant d’esprit et de conscience ?
Relisons le grand écrivain-géographe Élisée Reclus, écologiste avant l’heure, dont les écrits prémonitoires datant du XIXème siècle – notamment l’Homme et la Terre – annoncent l’état du monde auquel nous sommes aujourd’hui confrontés.
Observons notre histoire avec l’humilité d’une goutte d’eau et relisons les géographes visionnaires, car il devient urgent de comprendre les impasses dans lesquelles nous nous sommes collectivement fourvoyés et individuellement perdus. L’avenir de l’humanité ne peut passer que par un examen de conscience personnel et un grand élan de réinvention de nos sociétés, fonçant aveuglément vers un futur incertain, dans un respect retrouvé et une harmonie possible dans le rapport qu’entretien chacun d’entre nous envers lui-même, envers les autres et à l’égard de notre mère Nature dont nous sommes depuis trop longtemps les enfants les plus infidèles.
« Là où le sol s’est enlaidi, là où toute poésie a disparu du paysage, les imaginations s’éteignent, les esprits s’appauvrissent, la routine et la servilité s’emparent des âmes et les disposent à la torpeur et à la mort. »
Élisé Reclus
