Si vous êtes de ceux qui courent après leur ombre avec le sempiternel espoir, joyeusement enfantin, d’y sauter à pied-joins,
De ceux pour qui la conversation d’une fleur sauvage vaut plus qu’une audience royale ou qu’un bouquet de noce,
De ceux qui troqueraient fortune ou gloire pour une sieste bienheureuse à l’ombre des grands frênes, le regard ébloui par la lente fuite des nuages sur l’azur de mai,
Ou si par le plus grand hasard, vous êtes membre de la tribu secrète des Bien-vivants, vouant votre salut à la beauté d’un mot ou à un simple trait d’esprit,
Laissez-moi vous offrir cette girandole de poèmes, en guise de baume pour votre âme enflammée et de victuailles pour satisfaire votre appétit des vastes horizons.
Je parle de cet horizon, inaccessible et éternel, sur lequel se situe ce point cardinal, que certains prennent pour un soleil et sur lequel renait chaque soir tout l’espoir du monde et la joie de se savoir en vie.
Bonne dégustation !

Ô caravelles
Enfant, je savais comme partir est doux
pour n’avoir jamais quitté la barque
des collines, fendu d’autre horizon
que la pluie quand elle ferme le matin,
et qu’il me fallait à tout prix trouver
la bonne lumière pour poser les mers
à leur place sur la carte et ne pas
déborder. J’avais dix ans et
plus de voyages dans mes poches
que les grands navigateurs, et si
je consentais à échanger la Sierra
Leone contre la Yakoutie, c’est que
vraiment la dentelle de neige
autour du timbre était la plus forte.
(Guy Goffette – Un manteau de fortune)

Poussière d’oubli
Ce que j’ai vu, je l’ai écrit
comme la pluie sur les vitres
et les larmes des roses, et tout
ce que j’ai oublié demeure
là, dans ce grand sac de voyelles
posé contre le pied de la table
où le temps passe entre ma vie
et moi sans blesser personne.
Quand plus rien ne chante au-dehors
je puise dans le sac et sème
sur la page un peu de poussière
d’oubli et le jour paraît comme
un musicien qui tend son chapeau.
(Guy Goffette – Petits riens pour jours absolus)

Mais nous sommes pauvres et petits. Derrière le trou de nos pupilles, il y a quelqu’un toujours qui dit je et que nous ne connaissons pas. Quelqu’un qui regarde et qui chante, mais nous ne voulons pas l’entendre. Aussi les poètes continuent-ils de crier dans le désert et les peintres de parler pour les sourds qui les entendent comme personne dans leur langue, tandis que nous nous obstinons à interroger avec l’intelligence au lieu d’écouter avec tous nos sens et de recevoir avec le cœur qui adhère et se tait.
Et Pierre dans l’atelier longuement regarde ce mur où, côte à côte, les nus conversent avec les paysages, les portraits avec les natures mortes. Longtemps regarde et longtemps écoute comment la lumière parle aux couleurs et ce qu’elle dit à ce vert qui voudrait être bleu quand le rouge tout contre invite à prier plus bas. Puis en silence, le cœur plein de toutes ces choses bruissantes, Pierre s’en va mélanger les couleurs dans l’assiette de porcelaine.
(Guy Goffette – Elle, par bonheur, et toujours nue)

Merci pour cet éclairage sur Guy Goffette.
Une très belle plume à lire dans cette nuit d’encre.
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