
La ville
Tous les chemins vont vers la ville.
Du fond des brumes, Là-bas, avec tous ses étages
Et ses grands escaliers et leurs voyages
Jusques au ciel, vers de plus hauts étages,
Comme d’un rêve, elle s’exhume.
Là-bas,
Ce sont des ponts tressés en fer
Jetés, par bonds, à travers l’air;
Ce sont des blocs et des colonnes
Que dominent des faces de gorgones;
Ce sont des tours sur des faubourgs,
Ce sont des toits et des pignons,
En vols pliés, sur les maisons;
C’est la ville tentaculaire,
Debout,
Au bout des plaines et des domaines.
Émile Verhaeren / (Les campagnes hallucinées -1895)
Selon la Banque mondiale, 56% de la population vit aujourd’hui dans une ville.
D’ici 2050, nous serons 70% à y vivre.
Bombay sera la plus grande ville au monde, avoisinant les 42 millions d’habitants.
New Dehli comptera 36 millions de personnes, à égalité avec Kinshasa, Dacca ou Calcutta.
Tokyo et sa périphérie abritera sans doute 37 millions d’âme et New York passera la barre des 25 millions, comme Mexico City.
Les challenges que l’humanité devra affronter d’ici 30 ans, et à fortiori ceux auxquels ces mégalopoles devront faire face, sont incommensurables et provoquent le vertige.
Je vous livre ci-après un texte prophétique et vous laisse découvrir en quelle année il fut écrit, en quelle circonstance et par qui il fut prononcé. Au vu de l’évolution qu’a connu l’humanité depuis deux siècles et face à l’urgence et à l’ampleur des enjeux qui nous font désormais face, il n’est pas anormal de vouloir se réfugier dans un profond découragement ou dans une vision dystopique, pour employer un terme à la mode, de notre avenir…
« Le rythme de cette évolution crée à l’homme de la fin du XXe siècle des problèmes inattendus. Pris de court par les transformations de son milieu dont il est pourtant directement responsable, il se demande s’il est encore capable de maîtriser les découvertes scientifiques et technologiques dont il attendait le bonheur. Tel l’apprenti sorcier, ne risque-t-il pas finalement de périr par les forces qu’il a déchaînées ?
L’emprise de l’homme sur la nature est devenue telle qu’elle comporte le risque de destruction de la nature elle-même. Il est frappant de constater qu’au moment où s’accumulent et se diffusent de plus en plus les biens dits de consommation, ce sont les biens élémentaires les plus nécessaires à la vie, comme l’air et l’eau, qui commencent à faire défaut. La nature nous apparaît de moins en moins comme la puissance redoutable que l’homme du début de ce siècle s’acharnait encore à maîtriser mais comme un cadre précieux et fragile qu’il importe de protéger pour que la terre demeure habitable à l’homme.
Dans l’entassement des grandes agglomérations, l’homme se voit accablé de servitudes et de contraintes de tous ordres qui vont bien au-delà des avantages que lui apportent l’élévation du niveau de vie et les moyens individuels ou collectifs mis à sa disposition. Il est paradoxal de constater que le développement de l’automobile par exemple, dont chacun attend la liberté de ses mouvements, soit traduit en fin de compte par la paralysie de la circulation. Le temps n’est pas loin où la marche à pied apparaîtra comme le mode de transport le plus sûr et le plus rapide dans nos grandes cités s’il y reste encore des trottoirs ! Dès maintenant, des problèmes analogues commencent à se poser aussi pour l’espace aérien.
La « ville », symbole et centre de toute civilisation humaine, est-elle en train de détruire elle-même et de sécréter une nouvelle barbarie ? Question étrange, mais qu’on ne peut pas s’empêcher de poser, que vous vous posez avec une inquiétude que nous comprenons bien, nous autres Européens dont l’histoire a consisté à faire reculer au profit de la cité l’antique forêt hercynienne et qui, aujourd’hui, devons nous préoccuper de rendre sa place à la forêt.
Mais c’est un fait que chaque problème résolu en fait naître d’autres, en général plus difficiles, et que l’homme est amené à remettre en question la croyance à un progrès linéaire selon laquelle chaque succès de la découverte s’ajouterait aux précédents dans une chaîne continue conduisant au bonheur. Ainsi, au moment même où les savants remportent leurs victoires les plus spectaculaires et les plus exaltantes pour l’esprit, apparaissent les premiers éléments d’un procès de la science. Plus que la science fondamentale dont rien ne peut arrêter le développement, ni contrôler les orientations, c’est de la technologie qui en procède qu’il est possible d’orienter les applications afin de mieux les adapter à l’homme et à son besoin de bonheur. Il faut créer et répandre une sorte de « morale de l’environnement » imposant à l’État, aux collectivités, aux individus, le respect de quelques règles élémentaires fautes desquelles le monde deviendrait irrespirable.
Il s’ensuit que le rôle des pouvoirs publics ne peut aller qu’en s’étendant, car c’est à eux qu’il revient d’édicter les règles et de prononcer les interdictions. Mais l’application de ces règles ne peut être laissée à la seule discrétion des fonctionnaires ou des techniciens. Dans un domaine dont dépend directement la vie quotidienne des hommes s’imposent plus qu’ailleurs le contrôle des citoyens et leur participation effective à l’aménagement du cadre de leur existence.
J’ajoute que la solution gagnera à être recherchée dans un cadre international et dans la coopération de toutes les nations, en particulier de toutes les nations industrielles, également préoccupées des dangers qui les menacent et soucieuses de les écarter.
Quelle vision mieux que celle de la Terre, aperçue au sein de l’espace interplanétaire, étrange et pourtant familière, pourrait nous donner conscience de la précarité de notre univers terrestre et des devoirs de solidarité qu’implique la sauvegarde de la maison des hommes ? »
Ce discours, prononcé le 28 février 1970 à Chicago, au dîner de l’Alliance française lors du voyage de Georges Pompidou aux États-Unis, a pour thème principal l’environnement. Le Président français alerte sur les enjeux environnementaux à travers des propos visionnaires.
Depuis un demi-siècle, les choses n’ont fait qu’empirer…
Heureux celui qui relira Candide de Voltaire et qui cultivera finalement son jardin.
Comme le disait Cicéron « Quand tu as une bibliothèque et un jardin, tu as tout. ».
Ces deux seules possessions risquent de devenir le véritable luxe du XXIème siècle et le plus simple secret du bonheur… pour qui saura s’en contenter, loin, bien loin des mégalopoles et de la folie des hommes.