Profitant de mon passage à Paris, j’ai l’occasion de donner ou de participer à quelques événements (conférences, interviews, podcasts, dédicaces). A chaque fois, les mêmes thèmes ou questions reviennent: les raisons de mon changement radical de vie, les doutes et difficultés que j’ai eu à affronter, les pays que j’ai préférés, l’état de la planète et bien sûr les enseignements que j’ai retirés de ces presque 5 années de nomadisme-minimaliste autour du Globe.
Particulièrement inquiet de la situation écologique et sociale, ainsi que des risques climatiques qui pèsent sur les différents pays que j’ai traversés, j’ai rédigé un texte qui est pour moi essentiel et qui tente de traduire l’essence même de mes convictions et de ma philosophie de vie. Ce texte a été publié à la fin de mon dernier livre, VIVANT – Chroniques africaines, sous forme de postface. Il constitue une sorte d’épilogue à ces extraordinaires années de vie itinérante que je me suis offertes.
Ce texte est à mes yeux particulièrement important, notamment dans les temps chahutés que nous traversons, et peut constituer – comme certains me l’ont dit – une sorte de repère et une manière de vivre pour tous ceux qui cherchent une lumière, un cap ou une éthique dans leur manière d’affronter l’existence. J’ai donc décidé de partager ici cette postface, pour ne pas la limiter aux seuls acheteurs de mon livre et afin qu’elle soit librement disponible. C’est en quelque sorte, le portrait robot du Bien-vivant, le résultat de dizaines de rencontres du bout du monde et la synthèse philosophique des gens les plus extraordinaires que j’ai eu la chance de rencontrer.
Faites-en bon usage et n’hésitez pas à me faire vos commentaires et retours.
Bonne lecture. Bon voyage à mes côtés. Très amicalement !
F.
POSTFACE
Cette postface n’est nullement la conclusion d’un voyage qui s’achève, puisque celui-ci continue, ni le bilan d’un homme qui a découvert que cette liberté conquise le rendait magnifiquement vivant. Il s’agit d’une pause entre deux continents, quelques pages de réflexion au milieu de la litanie de kilomètres qui s’égrène le long d’une vie trépidante et singulière. C’est l’occasion de m’arrêter, de me pencher sur le parapet de mon monde intérieur, dont il me faut fatalement faire le tour, en même temps que celui d’une planète, pour comprendre à quoi tout cela m’amène, et ce qui me pousse à continuer cette vie vagabonde.
Cet examen de conscience, autant que la réalité quotidienne du saute-frontière que je suis devenu, justifient à eux-seuls le titre de cet ouvrage : Vivant. Mais nous y reviendrons.
A quoi servirait ce regain de liberté, cette indépendance de pensée et de mouvement, si ce n’était pour gagner des années d’une vie plus intense, plus exaltante, avec sans doute davantage de sagesse et de conscience ? C’est tout le propos de cette dernière chronique en forme d’épilogue.
Voilà donc aujourd’hui, 1452 jours que j’arpente la planète. Presque quatre années écoulées, passées en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire. Quatre années, c’était l’horizon temporel que je m’étais donné initialement. J’avais dans l’idée de réaliser un classique tour du monde, mais en m’accordant le cadre et le temps suffisant pour approfondir et me permettre d’écrire quelques livres. A vrai dire, je n’avais pas d’idée très précise de ce à quoi cette vie allait ressembler. Cela tenait davantage d’un grand saut dans l’inconnu que d’un projet de vie rationnel. Mais, il faut bien avouer que cet exercice a pris la forme, au fil du temps, d’un mode de vie passionnant, totalement improvisé, fondé sur un train de vie sobre et minimaliste. Au fur et à mesure des mois et des rencontres, le voyage s’est transformé en l’incarnation d’une véritable philosophie du vagabondage, laissant parfois au destin ou au hasard le choix des destinations. Il fut de moins en moins question de faire le tour de la planète, avec son point de départ et la contrainte d’une date de retour. Ma liberté prenait ses aises et ma curiosité devenait une drogue. Poursuivre le chemin était mon leitmotiv pour honorer la promesse que je m’étais faite en partant, inspirée de l’autobiographie de Pablo Neruda, pouvoir dire, comme le grand poète : « J’avoue que j’ai vécu ».
1452 jours d’un itinéraire qui s’invente chaque jour, sans autres contraintes que celle du désir et de l’improvisation. Lente et riche progression vers un horizon qui s’éloigne au fur et à mesure que j’avance, sans cesse aimanté par de nouvelles découvertes ou rencontres.
1452 jours éparpillés à leur gré sur 22 pays, comme si le temps élisait sa propre géographie, ou décidait sans me consulter des terres où il prenait racines, des territoires sur lesquels je laisserai mes pas. Ma vie a fini par ressembler au catalogue d’une agence de voyage et ce sont des noms merveilleux qui ont perlé de cet interminable chapelet de jours : La Nouvelle-Calédonie, la Tasmanie, la Nouvelle-Zélande, l’Australie, la Californie, la Colombie, le Costa Rica, le Guatemala, le Mexique, l’Équateur, le Pérou, le Chili, l’Argentine, un retour en France pour faire provision d’amitié, d’amour et de rêves, puis le Sénégal, l’Afrique du Sud, Le Lesotho, le Mozambique, la Zambie, le Botswana et la Namibie. Et plus récemment, les retrouvailles avec l’Argentine, la découverte de l’Uruguay, du Brésil et bientôt du Paraguay et de la Bolivie…
Il y a quatre années, j’aurais traité de fou quiconque m’aurait dit que j’allais habiller mes jours du nom de tant de pays qui me faisaient rêver et que je récitais les yeux fermés, sur la planisphère de ma chambre d’adolescent, en citant par cœur les capitales. Celui ou celle qui m’aurait dit que j’allais parcourir plus de 22 pays, ou m’user l’arrière-train sur une moto, tout au long de 24 000 kilomètres au cœur de paysages époustouflants, et effectuer plus de 27 000 kilomètres sur des pistes cahoteuses, pour dormir sur le toit d’un Land Rover, aurait gagné un aller simple pour l’asile. C’était tout simplement impensable et sans doute à l’époque inimaginable. Je me retourne et regarde le chemin accompli avec un certain vertige, sans fierté particulière, juste un franc sourire et le cœur tellement battant.
Il n’avait pas tort, cet ami grand-voyageur, ancien responsable du Guide du Routard, qui m’avait mis en garde avant de partir, en me disant « Tu as conscience que tu ne seras plus jamais le même homme, quand tu reviendras… », en ajoutant judicieusement, dans un demi-sourire : « Si tu reviens ! ».
Il n’avait pas tort puisque ces quatre années m’ont profondément changé et c’est sans doute sur cet état des lieux qu’il convient d’achever ce second opus littéraire.
Dans mon premier ouvrage, LIBRE – Écrire sur les chemins du monde, j’expliquais comment j’avais regagné ma liberté, condition essentielle selon moi à tout bonheur, comment j’avais décidé de me lancer dans une telle aventure consistant à faire le tour d’une planète, notre Terre, unanimement partagée, mais si mal connue en définitive. J’associais à mes premiers pas d’homme libéré, tous ceux, lecteurs et internautes, de plus en plus nombreux qui au fil de mes écrits et de mes images, assistèrent à l’éclosion de mes étonnements et à la naissance de l’écrivain-voyageur qui sommeillait à mon insu au fond de moi.
Dans ce second ouvrage, VIVANT – Chroniques africaines, j’ai poursuivi mon apprentissage, avec humilité, assisté à la lente transformation et maturation de celui qui deviendrait celui pour quoi il était fait, m’éloignant du citadin, de l’entrepreneur, embourbé dans des préoccupations financières, courant après un temps qu’il ne savait plus prendre, aveuglé par les faux semblants de la réussite sociale, valeurs faussement cardinales, qui finissent par nous inféoder, nous vidant de toute substance et de toute humanité.
Je pris ainsi chaque jour davantage de distance avec l’homme qui se croyait libre, devenu moi-même prisonnier d’un système pervers qui nous tente de nous convaincre que c’est cela … Vivre !
J’ai arpenté ce continent africain, si attachant et mystérieux, où les hommes possèdent si peu de ce que les occidentaux considèrent comme indispensable à leur équilibre, cette accumulation insatiable de biens matériels considérés souvent comme l’aboutissement d’une vie réussie, s’apercevant bien trop tard que cela est vain et ne récoltant aucune satisfaction profonde ou durable.
Il n’avait pas tort, cet ami parisien lorsqu’il me lança, comme une boutade : « Si tu reviens ! ». Car, si j’ai aujourd’hui une seule certitude, c’est que je ne reviendrai pas. Je ne veux plus participer à un monde qui accable l’humain, qui le vide de sa substance, qui suce le sang des plus valeureux, décourage toutes ces belles énergies créatrices et finit par étouffer ou décourager les individus qui rêvent de librement créer, développer, recruter ou qui désespère ceux qui veulent contribuer activement à une société plus juste et plus harmonieuse.
Alors, à vous tous, compagnons de voyage, vous qui m’avez fait l’amitié de voyager à mes côtés durant quelques centaines de pages et des milliers de kilomètres, je vais essayer de résumer en quelques mots, modestement, ce que cette vie m’a enseigné. Je vous dois bien cela, pour vous témoigner ma gratitude, amis ou inconnus, fidèles lecteurs de la première heure ou butineurs de mots par les sentiers du hasard, aventuriers par contumace, arpenteurs de contrées géographiques ou globe-trotter du monde des idées, lecteurs complices. Vous m’avez encouragé sans relâche à aller toujours plus haut, vers les sommets de l’humain où il fait bon respirer, ou à descendre dans les profondeurs de notre humanité partagée, pour sortir de moi-même et retourner comme un jeune écolier sur les bancs de l’école de la vie, là où se décernent les véritables diplômes de l’existence.
Revenons pour ce faire au titre de l’autobiographie de Pablo Neruda, que je citais précédemment et qui fut l’une des principales étincelles ayant mis le feu aux poudres d’escampette et qui me poussa dans ma décision de changer radicalement de vie, ouvrage au titre parfait pour ce type d’exercice : J’avoue que j’ai vécu.
Je me suis souvent interrogé sur cette phrase, avant et durant mon voyage, car le bien-fondé de ma démarche et de mes choix existentiels reposait finalement en grande partie sur la définition que l’on peut donner de cette expression « avoir vécu ». Qu’est-ce que cela signifie d’avoir vécu ? Est-ce une appréciation quantitative ou bien qualitative ? Comment les êtres peuvent-ils évaluer leur existence ? Faut-il supposer que cela signifie « avoir bien vécu », au sens d’en avoir sacrément profité, d’avoir croqué la vie par les deux bouts, d’avoir joui de la vie ou d’avoir été épargné par les affres du destin ? A quoi juge-t-on une vie réussie ? Cette simple question remplit des rayonnages entiers de bibliothèques, car de tous temps, les hommes ont cherché à comprendre et à définir le sens de leur présence sur cette planète, ainsi que la meilleure manière d’employer le temps qui leur est imparti dans cette vie, ressource que l’on use pourtant comme si nous étions immortels.
Je me suis souvent amusé à poser cette question à mes interlocuteurs, aux quatre coins du monde. « Imaginez que Dieu existe, qu’il soit venu vous voir le jour de vos vingt ans et vous ait donné le choix entre trois type de parcours : une vie longue, une vie riche ou une vie intense. Quelle aurait été votre réponse ? »
Parfois, pour être parfaitement explicite, je précisais qu’on ne peut choisir qu’une seule caractéristique (longue, riche ou intense), en donnant l’exemple d’une ficelle d’un mètre de longueur, symbolisant l’existence. Intensesignifierait que la ficelle a de hautes et profondes oscillations, à l’image des pics d’un électrocardiogramme après un effort, ou d’un paysage de hautes montagnes, alternance de monts himalayens et de gouffres abyssaux représentant l’ampleur des émotions et des évènements qu’allait connaître celui ou celle qui optait pour un tel parcours. Par voie de conséquence, plus les pics et les creux seraient amples, moins la longueur de la ficelle serait longue.
En choisissant riche, la ficelle aurait une succession d’oscillations moyennes, mais bien plus nombreuses que dans le cas précédent, qui pourrait être symbolisé par un paysage de collines et de vallons à perte de vue. Une multitude d’évènements en tout genre jalonnerait ce profil d’existence. Enfin, une vie longue serait représentée par une ficelle avec de légères oscillations, comme l’est une mer calme où l’on distingue le mouvement doux et harmonieux, loin des creux et des lames d’un océan essuyant une intense tempête.
J’ai toujours aimé ce petit jeu que j’ai un jour inventé, en pensant qu’il s’agissait d’une manière intéressante de concrétiser cette jolie expression : le fil de la vie.
J’ai souvent pu constater combien ce petit exercice réjouissait mes interlocuteurs et ouvrait à la discussion sur le sens de la vie et une kyrielle d’autres considérations existentielles.
Toute cela est évidemment une affaire très personnelle, chacun ayant ou devant trouver un jour sa propre réponse, le plus tôt possible sans doute, pour devenir le capitaine de son âme, pouvoir faire lucidement des choix de vie, décider d’un cap et trouver un sens à son existence.
Mille questions découlent de cette simple phrase, « j’avoue que j’ai vécu ». J’ai pu le vérifier au travers d’innombrables conversations partagées avec les personnes que je rencontrais et à qui je racontais mes choix de vie, reposant schématiquement sur quatre piliers, chacun suscitant une curiosité et des questions spécifiques :
- le fait d’avoir opté pour une vie totalement nomade, de n’avoir plus de port d’attache ou lieu où revenir un jour
- de m’être délesté de tout bien matériel, de ne plus rien posséder
- le fait de voyager en solitaire sur une longue période, sans compagne ni famille.
- le fait d’avoir choisi d’inscrire ma liberté comme la valeur cardinale de tous mes choix.
Je ne m’exclus en rien de cette attitude qui consiste à éviter de se poser, avec lucidité et courage, ces questions fondamentales sur l’existence, ou à s’interroger bien tardivement sur le sens de sa vie, en général à l’heure où « nos anniversaires commencent à coûter plus chers en bougies qu’en gâteau », pour reprendre le trait d’esprit de Coluche, ce grand humoriste précocement disparu, qui n’avait pas son pareil pour croquer nos petits travers et l’absurdité de nos sociétés.
J’ai pu mesurer, durant quatre années et sous toutes les latitudes, le peu d’individus qui se posent ce type de questions. Tout d’abord, parce que c’est un luxe qu’une grande partie de la population ne peut se permettre, quelques soient les pays et les cultures. Cela requiert une autre conscience, une certaine sagesse, une quête philosophique personnelle qui exige que l’on se soit élevé suffisamment haut dans la pyramide de Maslow, en ayant satisfait pour le moins ses besoins physiologiques et de sécurité (avoir un toit sur la tête, assurer une nourriture décente et régulière à sa famille, vivre en relative sécurité, disposer d’un revenu régulier, d’une stabilité affective, être en bonne santé, …). Ce n’est qu’après avoir assuré sa survie que l’on peut disserter sur la vie, dans toute sa plénitude. Il faut être libéré des soucis fondamentaux pour pouvoir s’interroger raisonnablement et se pencher sur ses besoins d’appartenance, d’estime et d’accomplissement de soi.
Le propos mérite un petit regard objectif et chiffré sur l’état de la planète pour se rendre compte que c’est une chance de pouvoir se poser ce type de questions et, davantage encore, un privilège de pouvoir y répondre.
Selon les chiffres de la Banque Mondiale, la moitié de l’humanité vivrait avec moins de 7 dollars par jour, 800 millions seraient dans l’extrême pauvreté, ne disposant que de 2 dollars par jour et quasiment un milliard de personnes seraient analphabètes. En France, 15% de la population vit sous le seuil de pauvreté situé à 1100 euros par mois pour une personne seule. Comment, dans telles conditions, peut-on s’interroger sur le sens de sa propre existence et choisir la meilleure manière de mener sa vie ?
Pour une part importante de l’humanité, un trés faible niveau de vie, un manque d’éducation, un contexte de vie précaire, un environnement violent ou hostile et un taux de mortalité élevé obère toute liberté de choix.
Dans le même temps, pour une autre part importante de la population mondiale, la situation familiale, le poids de la tradition, des us et coutumes, les conditions de santé ou la religion prédéterminent les choix des individus ou suppléent à toute liberté spirituelle. En résumé, ils n’ont guère le choix !
Enfin, pour ceux qui en ont matériellement et intellectuellement la possibilité, qui disposent de la capacité de réflexion quant au sens de leur existence, aux choix qu’il conviendrait de faire à un moment de sa vie, les choses ne sont pas si aisées. Décider de sa vie requiert une bonne dose de courage et une lucidité certaine, les conclusions susceptibles de s’imposer mènent souvent à opter pour des décisions de changement (sortir d’une situation inextricable, se donner les moyens, changer d’activité ou de vie) qui ne sont pas possibles pour tout le monde.
En d’autres termes, la recherche du bonheur à tout prix, tant vantée par les gourous modernes du développement personnel, concerne une part minoritaire de la population de cette planète. Toutefois, le fait de considérer qu’une très grande partie de la population mondiale se trouve exclue de toute quête de félicité, au sens où nous l’entendons, devrait justement obliger ceux qui ont la chance d’une telle possibilité, de se considérer comme épargnés, et de tout mettre en œuvre pour profiter de ce privilège.
Loin de moi l’idée de donneur de leçon ou de me poser en maître à penser. J’essaie juste de regarder le monde tel que je le vois, de le comprendre dans sa dureté et toute sa complexité. Vivre n’est pas un métier facile et requiert, sans nul doute, un certain savoir-faire. Ceci afin de cultiver nos inestimables capacités, de répudier au fond de soi tout ce qui limite ou empêche, de chérir tout ce qui élève et permet, dans le but de parvenir « à la meilleure version de soi-même », de trouver sa juste place dans le vaste monde et d’œuvrer pour le bien de tous.
Personne ne nous a demandé notre avis ou notre permission pour nous donner naissance et nous mettre, ainsi, sur cette planète, faisant subitement de nous des vivants. Alors, compte tenu de ce que je viens d’évoquer, il me semble nécessaire pour bien vivre, pour tous ceux qui ont comme moi la possibilité d’échapper aux vicissitudes de l’existence ou à un sort trop injuste, de se faire un devoir d’honorer cette vie qui nous est offerte, de tout faire pour se dire un jour « j’avoue que j’ai vécu », en y apposant le cachet de sa propre définition.
Il y a bien des années, alors que j’allais fêter mes trente-cinq ans, j’avais invité plus d’une trentaine d’amis à se joindre à moi pour célébrer le temps qui passe, sans parvenir à nous séparer. J’avais envoyé à chaque convive, quinze jours avant, un exemplaire vierge du fameux questionnaire de Proust, quelque peu personnalisé et rebaptisé pour la circonstance « Le questionnaire de Pie », en les enjoignant de bien vouloir y répondre et de me le renvoyer complété dans la semaine. L’idée était de compiler leurs réponses et de garder celles qui étaient les plus drôles, les plus inspirées ou les plus touchantes. Durant la soirée, je fis un petit discours comme à mon habitude, expliquant que la somme des meilleures réponses constituait un patchwork coloré de notre amitié et que j’avais découvert qu’il s’agissait en définitive du portrait-robot de l’Ami idéal. Évidemment, la conclusion était qu’ils étaient tous, en étant réunis, l’ami idéal dont j’avais toujours rêvé. Cela avait été une soirée particulièrement fraternelle et généreuse, un heureux moment de vie.
Partant de ce souvenir qui remonte à la surface, je ne vais pas chercher à faire ici le portrait du « vivant » idéal, mais j’ai rencontré sur mon chemin une dizaine d’hommes et de femmes à qui j’aurais volontiers envoyé un questionnaire, si j’avais pris le soin de le concocter, pour comprendre et peut-être modéliser ce qui faisait d’eux d’incroyables vivants, des gens hors normes qui respirent la vie à pleins poumons, qui inspirent et contaminent positivement leur entourage ou leur communauté. Je veux donc m’efforcer, pour clore cette postface, de dresser la liste des caractéristiques humaines, des valeurs et de la philosophie de ces êtres à part, qui représentent pour moi ce vers quoi nous devrions tous tendre, des femmes ou des hommes empreints d’une noble humanité.
Je m’y efforce chaque jour, autant que je le peux. Je constate les profonds changements qui se sont opérés en moi, au fur et à mesure que je menais cette vie si différente, confronté aux dures réalités du monde, mais aussi influencé par cette belle énergie vitale, ce profond respect pour toutes formes de vie et une certaine élégance de ces gens qui m’ont impressionné et souvent redonné espoir. Selon moi, ces êtres irradiants portent un nom, celui qu’aurait pu porter ce livre : Les bien Vivants.
Et puis, au fur et à mesure que se distillait l’idée de cette postface, certaines des personnes à qui j’en parlais me firent la même remarque : « Tu veux dire Bon vivant ?!… ».
J’objectais systématiquement et leur répondais la même chose, me lançant dans un véritable plaidoyer sur le thème du Bien vivre, ce qui contribua à forger ma propre philosophie et à affiner le concept caractérisant ses ambassadeurs, je veux bien sûr parler des Biens vivants.
Il y a bien des années, à l’occasion d’une fête endiablée que j’avais organisée, un « ami qui me connaît bien, mais qui m’aime quand même », pour reprendre la jolie formule d’Hervé Lauwick, déclara à la cantonade dans un discours qui m’arracha quelques larmes, que j’étais l’incarnation et l’exemple même du Bon vivant. Ce statut, dont d’autres amis m’ont affublé par la suite, vaut pour moi bien d’avantage qu’une légion d’honneur. C’est le signe d’un art de vivre auquel j’accorde une grande importance, une certaine joie de vivre et un goût des bonnes choses. Avouez qu’il y a pire comme défaut dans l’existence !
Sans doute que ces dîners, ces soirées surprises que j’ai organisées à la première occasion venue, les efforts déployés pour bien recevoir, susciter de la joie et de l’émotion, un certain goût aussi pour l’humour souvent tendre, parfois féroce qui accompagne ma manière de vivre, ma façon d’accepter les évènements lorsqu’il arrivent, avec une certaine désinvolture, que certains prirent parfois pour de l’indifférence, tout cela a dû contribuer à construire cette image de Bon vivant que j’assume en fin de compte et qui me va bien.
Et je n’ai désormais nulle autre ambition dans la vie que de passer du Bon vivant au Bien vivant, autrement plus noble et plus exigeant que celui qui consiste à se plonger naturellement, avec bonhommie dans cet art de vivre, ou ce tempérament spontané qui caractérisent le Bon vivant. Ce dernier n’étant en réalité qu’une facette, sans doute la partie la plus visible, la plus joyeuse et la plus démonstrative, de cet être plus complet que je m’efforce de devenir.
Éludons définitivement la confusion qui pourrait exister dans l’esprit de certains, entre Bon et Bien vivant. Cela n’a radicalement rien à voir. Je crois que le Bon vivant est inné, presque une affaire de tempérament, un goût naturel de la Bonne vie, tandis que le Bien vivant, du moins ceux que j’ai pu rencontrer, est le résultat d’un travail profond, d’une maturation consciente, quelle que soit la nature avec laquelle ils sont nés. Le Bon vivant est un adepte du plaisir de vivre, et c’est déjà une belle qualité. La quête du Bien vivant est plus profonde et requiert une véritable prise de conscience. Je le sais, j’arpente avec joie ce sinueux chemin intérieur, parfois déroutant, en même temps que les routes du monde si fréquentées, et parfois si désolantes.
N’oublions pas, un Bien vivant peut-être Bon vivant, les deux ont en commun d’aimer immodérément la vie, mais l’inverse n’est pas vrai : un Bon vivant n’est pas obligatoirement un Bien vivant, cela exige de lui une volonté affirmé pour le devenir, une effort constant pour approfondir et la mise en œuvre de certaines facultés que nous allons évoquer.
Mettons donc de côté le sympathique et débonnaire Bon vivant qui croque la vie par les deux bouts. J’ai passé beaucoup de temps à discuter et à observer ceux qui m’ont conduit à choisir le titre du livre que vous avez entre les mains. J’ai aussi passé de longues soirées solitaires à m’interroger, à chercher un sens à ce grand chambardement qu’est notre destinée humaine, et à observer avec fascination toutes les sortes de vie sur cette planète. J’ai très souvent regardé et étudié ces humains qui se sont arrogés le sommet de la « pyramide du vivant » et qui s’aperçoivent tardivement qu’ils creusent en réalité la tombeau du Pharaon, dans lequel ils risquent bien de finirent leurs jours.
J’ai surtout tant aimé gagner mes heures, plutôt que de les perdre, à regarder toutes les espèces animales que j’ai eu le bonheur de croiser, mollusques, insectes, oiseaux, reptiles ou mammifères. Chacun fut à sa manière un incroyable précepteur et m’en a davantage appris sur moi-même que tous les professeurs, talentueux ou pitoyables, que j’ai croisé durant plus de douze longues années sur les bancs de l’école, cette école inventée par les hommes qui prétendent tout savoir. Et je n’oublie pas la multitude d’espèces végétales rencontrées et patiemment admirées, qui furent des enseignants discrets mais prolifiques, et qui me conduisirent à aimer la vie sous toutes ses formes, remarquablement intelligentes, inventives et combatives.
Si, plutôt que de devoir se débrouiller seuls pour se mitonner patiemment un attirail philosophique nous permettant de mieux comprendre cette aventure qui nous est donné de vivre, ou à défaut de se jeter sur la première religion venue avec ses solutions sur étagère, nous rencontrions un guide, un chamane, un maître spirituel, que sais-je, pour nous aider à saisir le sens de tout cela ou percer les insondables mystères de l’existence, nul doute qu’il nous parlerait des Bien vivants.
Sans doute nous enseignerait-il que l’aboutissement ultime de ces êtres, durant leur passage sur Terre, après des années de labeur sur eux-mêmes, serait d’être parvenu à des rapports profonds, fertiles et harmonieux dans quatre dimensions, que je vais me contenter d’esquisser. Cela amènera très certainement à un prochain livre sur ce sujet et pourrait être l’objet d’une conférence pour aborder en profondeur ces enseignements.
De manière concrète, devenir un Bien vivant requiert selon moi un profond et passionnant travail dans le rapport qu’entretient un individu en priorité à l’égard de lui-même, ensuite dans sa relation avec les autres et enfin, dans l’intelligence qu’il tisse avec le monde et la vie en général. La bonne nouvelle, c’est que ce sont les trois sources possibles de bonheur, dans lesquelles il trouvera, à condition de s’en donner les moyens et d’œuvrer sans relâche, son équilibre et un sens à son existence.
La quatrième dimension, qui n’est pas mentionnée ici, mais sur laquelle tout repose, c’est la rapport au temps, théâtre invisible dans lequel tout se déroule et sur la scène duquel se joue notre destinée. Je commencerai donc par évoquer brièvement le rapport particulier qu’entretient le Bien vivant avec le temps.
Nul n’est plus riche que celui qui est maître de son temps et qui sait le ménager pour justement l’aménager à sa guise. Comme tout le monde, j’ai passé une grande partie de ma vie à manquer de temps. Comme tout entrepreneur, je débordais de projets et de problèmes à régler, courant sans cesse après un temps qui m’échappait, j’avais souvent l’impression de nager le crawl sous l’eau, c’est-à-dire d’être en apnée permanente, ne remontant que trop rarement à la surface pour reprendre souffle. Or, la respiration est le cœur de la vie, et déterminante pour notre capacité à se laisser inspirer. Tout créateur le sait et recherche l’inspiration. Quant au fait d’expirer, le moment viendra bien assez tôt !
Confrontés à cette ressource rare et non renouvelable, puisqu’elle s’épuise et nous conduit inéluctablement au tombeau (fait certain que nous négligeons trop souvent, agissant inconsciemment comme si nous étions immortels), les gens débordés sont obsédés par cette notion si caractéristique de la vie moderne : la gestion du temps.
Il existe des centaines de livres et de méthodes pour apprendre à mieux gérer son temps, comme quoi cela ne doit pas être naturel, puisque les hommes semblent s’échiner à tout faire pour perdre ce temps précieux qui leur est imparti.
Avant de se libérer lui-même, l’homme doit libérer son temps, condition nécessaire à tout accomplissement, auquel cas il a toutes les chances de devenir l’esclave ou la marionnette de sa propre vie. Ceux qui détiennent une part de temps libre et qui l’utilisent à bon escient se différencient de leurs semblables ballotés comme des boules de flipper entre des obligations sans cesse plus nombreuses, croulant sous des tâches souvent improductives ou inutiles, s’enfermant dans des agendas frénétiques. Ces derniers ne savent plus distinguer l’important de l’accessoire, négligent les choses qui comptent réellement pour eux, qu’ils regretteront de ne pas avoir accomplies quand il sera souvent trop tard.
Pour un Bien vivant, l’importance d’un homme ne se mesure pas aux rendez-vous incessants qui emplissent son agenda, ni à son taux d’activité ou au prestige de ceux qui jalonnent son carnet d’adresse. Non, sa qualité d’humain repose sur l’importance qu’il accorde à ce qu’il juge essentiel dans sa vie pour être épanoui, pour éprouver de la joie et pour être en définitive magnifiquement vivant. Il met en priorité ce qui compte pour lui.
Le Bien vivant l’a bien compris, tout est une question de respiration, de se laisser le temps de respirer. L’incarnation de cette discipline constitue son souffle vital. Il s’agit pour lui de multiplier les moments d’inspiration desquels jailliront immanquablement de nouvelles idées, des projets importants, des décisions de vie structurantes, parfois des réorientations majeures et courageuses de ses activités. L’inspiration c’est respirer le monde à plein poumons, c’est aérer son âme en accueillant profondément le temps. Cela revient parfois à faire retraite au fond de soi, à faire l’état des lieux d’une situation et corriger le cap de sa propre existence en fonction des priorités que l’on s’est assigné.
Mais c’est aussi dans les moments d’expiration, à proprement parlé, où il se donnera le temps de souffler, de prendre de la hauteur ou le recul nécessaire, en sortant du torrent infernal de cette liste d’obligations, que le Bien vivant pourra reprendre le contrôle de sa vie, imposer son juste rythme, se donner le temps de créer un respiration naturelle et équilibrée entre raison et passion, entre devoir et plaisir.
Autre point important que j’ai pu souvent observer, le Bien vivant sait que le temps ne pardonne pas ce qui se fait sans lui. En d’autres termes, il n’est pas un adepte du tout et tout de suite, de cette expression devenue trop souvent la règle dans le monde des affaires, quand on demande à un client, « Vous le voulez pour quand ? ». La réponse est souvent « C’est pour hier ! ». Jadis, George Pompidou qui, compte tenu de sa fonction de Président de la République devait avoir son lot de véritables problèmes, avait coutume de dire « Il n’y a pas véritablement de situations d’urgence. Il n’y a que des gens pressés. »
Alors, il faut, autant que faire se peut, œuvrer à se donner le temps, profiter dès qu’on en a la possibilité pour faire un pas de côté, sortir de la course effrénée de l’urgence (que l’on s’impose souvent à notre insu) pour savourer l’existence, se consacrer à ce qui nous réjouit, accorder du temps à ceux avec lesquels nous sommes en harmonie, ceux qui ensemencent notre journée d’échanges constructifs plutôt que de nous dérober un temps précieux. J’ai fait maintes fois cette expérience.
Pour prolonger cette réflexion, ayant libéré et compris que ce temps libre peut devenir fécond, le Bien vivant sait accueillir la sérendipité, le hasard et l’évènement imprévu qui n’étaient pas envisageable dans un agenda saturé de rendez-vous ou de tâches à accomplir.
Rabbi Nahman de Bratslav, l’une des voix marquantes de l’Hassidisme, qui révolutionna la pensée judaïque, avait coutume de dire : « Ne demande jamais ton chemin à quelqu’un qui le connait, car tu pourrais ne pas t’égarer. ». Il devait être un remarquable Bien vivant pour penser de la sorte, car tout voyageur au long cours le sait, c’est en s’autorisant à se perdre, en s’aventurant sur des chemins inconnus, sur des territoires non balisés que l’on prend véritablement vie.
Aux interminables et angoissantes listes de « choses à Faire », le Bien vivant privilégie les listes de « choses à Être ». Ainsi, n’hésite-t-il pas à dresser l’inventaire des tâches à accomplir avant de mourir ou des pays qu’il souhaite absolument visiter dans les dix prochaines années. Je me rappelle avoir établi moi-même à l’âge de 25 ans, davantage par jeu que par conscience du temps qui passe, la liste des 25 choses que je voulais réaliser dans ma vie dans, les 25 prochaines années. J’ai retrouvé récemment cette liste. J’en ai accompli 18. Je confesse un léger retard, sans doute dû au fait que je me suis perdu en chemin, sottement occupé à me consacrer davantage à l’Avoir qu’à l’Être, ou accroché au Paraître plutôt que de dédier mon temps à réaliser mes rêves. Bref, nous l’aurons compris (tardivement pour certains !) le Bien vivant s’autorise à batifoler dans des choses qui lui font envie, lui procurent du plaisir ou représentent un réel intérêt, plutôt qu’à vivre une vie décidée par d’autres, à passer son temps à gagner sa vie plutôt que de la vivre.
Ultime réflexion sur le rapport au temps qu’entretiennent tous les Biens vivants, mais sans doute la plus essentielle : le Bien vivant est un artiste du « Ici et Maintenant ». C’est si évident que ç’en est presque un poncif, mais il me semble important de le marteler car je croise si peu de gens capables d’une telle performance. Il est donc essentiel de rappeler, même si cela paraît évident, que la vie ne se joue que dans l’instant présent. La vie passée n’existe plus et devient au mieux des bons souvenirs quand ce ne sont pas des regrets, une douce nostalgie ou une vaste brume d’oubli. Quant au futur, nous accaparant plus que de raison, il enfonce souvent dans nos cervelles tourmentées les crocs de l’inquiétude ou les griffes de l’angoisse, mais aussi les plus belles espérances, ces sentiments tantôt tétanisants, tantôt enthousiasmants. Mais ce futur, hypothétique par nature, à qui l’on confie nos plus beaux projets, ne verra jamais le jour si surviennent de fâcheux évènements sur lesquels nous n’avons aucune prise. Contrairement à tous les hommes qui prétendent le savoir mais qui agissent autrement, le Bien vivant fait du présent son empire. Il accueille le monde dans sa plénitude, dans toute sa richesse et s’en nourrit. C’est le théâtre de son action et de ses réjouissances.
Parfois, sans le savoir, il est adepte du Kairos, ce concept qui était cher aux philosophes grecs, cristallisant le moment opportun pour agir, l’instant T. Le Kairos enseigne de ne pas agir à contre-temps, mais de choisir le bon endroit et le bon moment, version millénaire du « ici et maintenant ». Quand ce n’est pas le moment de passer à l’action, le Bon vivant compose et accueille l’adversité avec philosophie, il savoure les trésors de la vie en attendant le meilleur moment. Sans être fataliste, il sait que le hasard fait bien les choses et qu’elles adviennent, pour une raison souvent mystérieuse, quand leur temps est venu.
Maintenant que nous avons planté le rapport au temps du Bon vivant et compris qu’il savait l’aménager plutôt que le subir, nous pouvons nous pencher sur son rapport avec lui-même, car le succès d’une pièce, dont nous venons d’esquisser le théâtre, repose souvent sur l’acteur qui occupe le premier rôle.
Je vais tenter de synthétiser ce que j’ai pu observer chez toutes ces personnes qui m’ont souvent étonné. A cela, je vais également ajouter les constats que j’ai pu faire durant mes longues heures de solitude que je mets à profit pour découvrir et décrypter le monde tel qu’il est, comprendre et juger aussi ma propre démarche, en tirer des conclusions qui me renvoient en écho celui que je suis en train de devenir. J’avoue être un Bien vivant en apprentissage, en alternance pour employer un terme contemporain, quand d’autres sont des maîtres, des exemples qui semblent animés par une foi, un élan vital, une lucidité toujours mêlée d’humilité – c’est sans doute leur plus belle qualité.
Ce qui frappe, c’est que le Bien vivant a souvent une raison d’être, il a trouvé un sens à sa vie, une mission dont il fait profession en l’exerçant au travers d’un métier ou en se contentant d’être lui-même, en aidant les autres par exemple ou en se livrant à une passion. Il nous fascine, sans pour autant qu’on parvienne à comprendre pourquoi. Cette espèce d’êtres, est un peu à part chez les humains, brebis galeuse, franc-tireur, libre penseur, mouton noir, marginal flamboyant, avant-gardiste attirant, il ou elle rentre rarement dans les cases où les autres hommes acceptent de se glisser complaisamment. Parfois, ils n’ont que faire de leurs semblables car on les sent animé par un pacte tacite et suffisant avec la vie, avec l’invisible ou le mystère. Ils semblent savoir pourquoi ils sont là, là où ils vont, alors que nous autres, cherchons durant toute notre existence, sans parfois jamais trouver notre place ni comprendre les règles de cette drôle de pièce qu’est la vie.
L’idéal du Bien vivant est d’avoir trouvé son Ikigai, d’entrer en résonnance entre lui et le monde, en découvrant sa raison d’être comme le promeut cette philosophie japonaise, à la confluence de ce qu’on aime faire, ce pourquoi nous sommes doué, ce dont le monde a besoin et ce pour quoi on est finalement payé. Je laisse le lecteur creuser ce concept de vie qui nous vient d’Okinawa. On pourrait objecter que c’est finalement l’idéal de tout le monde, de trouver sa raison d’être et de vivre de sa passion. Certes, mais le Bien vivant est plus enclins à y parvenir que les autres, car il est plus exigeant, il s’en donne souvent les moyens et est plus fréquemment à la hauteur de la tâche.
Quand le Bon vivant veut plus, le Bien vivant veut mieux. A la question « qu’est-ce que tu retires de tout cela ? », Il répond « Ce que je deviens ! », car il est dans l’évolution constante, toujours au travail, à comprendre, à apprendre comment mieux être, façonnant une philosophie personnelle, forgeant sa manière de vivre, tissant et améliorant ses liens avec le vivant, avec la beauté, avec les autres, quand ils les jugent dignes d’intérêt. Il est dans la curiosité la plus vive. Tout l’intéresse et l’attire. Le Bon vivant, pour reprendre l’analogie, est dans la satisfaction immédiate, dans la religion du plaisir, souvent instinctif. Tandis que le Bien vivant est dans une émotion réfléchie, dans la construction d’un édifice qui a du sens, dans l’élaboration d’une attitude qui cherche à être fructueuse. C’est la raison pour laquelle, il a souvent une influence vertueuse sur les autres.
Je demandai un jour à un Président d’une grande entreprise française, avec lequel j’étais devenu ami, comment il choisissait ses collaborateurs les plus proches, comment il s’entourait. Il me fit cette réponse que je trouve magnifique et pleine de sens : « Je les choisis en me demandant si, en temps de guerre, je les prendrais pour partir dans le maquis à mes côtés. »
Cet homme, qui est toujours mon ami, était résolument un Bien vivant. Il connaissait le prix des choses et la valeur des hommes.
Si l’on demandait à un Bien vivant quel conseil il donnerait à un jeune homme ou une jeune fille de notre époque, nul doute qu’il remonterait cinq siècles avant que Jésus ne crie de douleur sur sa croix, et pour crédibiliser son propos, irait puiser chez Socrate cette maxime que ce dernier a copieusement pompé, sans payer les droits d’auteur, sur le frontispice du temple de Delphes, parmi 147 autres maximes si emplies de sagesse que si elle étaient appliquées, le monde auraient une autre allure, je veux parler de « Connais-toi toi-même »
Cette pensée d’une vérité quasi biblique est sans doute l’exercice le plus difficile de tout une vie, car on peut mettre une vie à découvrir l’inconnu qui est en nous et à en faire son meilleur allié.
Je vais me hâter d’achever ce portrait du Bien vivant en lien avec lui-même, car je devine mon éditeur me tirer par la manche, en me signalant que je dépasse les bornes, excédant le nombre de pages imparties pour ne pas perdre le lecteur que vous êtes. Je me vois déjà contre-argumentant avec ma maison d’édition, en prétextant que tous mes lecteurs sont des Biens vivants, et qu’ils prennent du plaisir à ce que je leur tire le portrait.
Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le Bien vivant est tout sauf un être égocentré. S’il privilégie l’Être et le Faire, plutôt que l’Avoir ou le Paraître c’est précisément pour sse bonifier, pour parfaire ses interactions avec les autres mais aussi avec le monde. Il ne s’enivre pas de sa propre image, de sa réputation ou des attributs de la réussite. Il n’est pas dans l’apparence mais dans la substance, jamais dans la forme mais dans le fond. Peu soucieux de ce que les autres pensent de lui, il vise essentiellement sa paix intérieure en recherchant le plus souvent possible une parfaite cohérence entre ses convictions et ses actes. Il en est de même pour le matériel. Il ne s’encombre pas de choses inutiles, se contente souvent de l’essentiel, du simple, du sobre. Il n’a pas besoin de posséder pour se sentir exister. Il loue plus souvent qu’il n’achète. Il aime voyager léger, privilégiant sa liberté à sa sécurité ou à son confort.
Tout dans ses propos laisse penser qu’il vise l’atteinte d’un certain degré de sagesse, tout en n’omettant pas une certaine élégance dans ces interactions et ses comportements. Il réfléchit et travaille constamment sur lui-même car il sait que vivre est une chose exigeante, que la manière dont on mène sa vie peut devenir un art, en alliant subtilement, avec une conscience aiguë, l’être qu’il est, celui qu’il souhaite devenir et les actions à mettre en œuvre pour y parvenir. Il est le sculpteur de sa propre existence et se donne les moyens d’incarner sans relâche la philosophie de sa transformation.
Soyons bien clair, dans ses allers-retours incessants entre ses territoires intimes et le monde extérieur, entre ses pensées et ses actes, Le Bien vivant ne se regarde jamais le nombril, ne s’apitoie pas sur son sort comme il ne s’illusionne jamais sur sa propre importance. Il est convaincu, avec une sincère modestie, qu’il n’a pas plus de valeur que son prochain et qu’il n’est qu’une infime partie d’un univers infini, mystérieux et fascinant qui le dépasse. Il puise sa joie dans cette interaction permanente entre lui, les autres et le monde. C’est sa source principale d’apprentissage et de progrès.
D’une manière générale, le Bien vivant déborde d’enthousiasme, « ose tout, c’est même à ça qu’on le reconnaît » conclurait ironiquement les Tontons flingueurs. Il s’empare de toutes les occasions pour expérimenter, agir, plonger dans la grande aventure de la vie. Il est animé par une philosophie pratique de l’existence et chérit toutes les expériences nouvelles, relève les défis, surmonte ses craintes car il sait qu’il sera, en définitive, récompensé au centuple : par des émotions fortes, une profonde joie intérieure et une stimulante satisfaction intellectuelle qui le rendront immensément vivant.
Il est ainsi grand temps de se pencher sur le rapport qu’entretient le Bien Vivant avec les autres et le vaste monde, puisque sans nul doute c’est bien là qu’il puise toute sa raison d’être, sa force vitale, la matière pour incarner son goût immodéré pour la vie et, en définitive, la source de ses plus grandes joies. Il faut toutefois avouer que l’intrigue du film n’est guère réjouissante, et tient davantage du drame dystopique que de la comédie romantique. Nous vivons tous dans un monde qui se délite, où des centaines de millions de gens sont légitimement déboussolés, parfois même désemparés, persuadés qu’un avenir meilleur est plus incertain que jamais.
Chancelant sous un déluge de nouvelles désastreuses et souvent bien réelles, mais aussi savamment orchestrées, chaque citoyen du monde a de quoi désespérer et être inquiet pour l’avenir de ceux auxquels il tient.
L’apparition d’un virus a conduit à une généralisation mondiale d’une pandémie de peur, amenant les hommes à débrancher une planète, à paralyser d’un même élan toute activité sur Terre, une première dans la courte histoire de l’humanité.
L’individualisme progresse chaque jour davantage et achève de mettre à bas les grandes solidarités, pourtant indispensables au vivre-ensemble, ciment essentiel de nos sociétés modernes.
Le consumérisme est devenu la nouvelle religion et le divertissement à haute dose devient le nouvel évangile. La prolifération des écrans, promesse passée d’interconnexion entre les hommes et accès inégalé à la connaissance, est devenu une source d’isolement et d’aliénation grandissante. L’humanité désormais hyperconnectée se virtualise et s’isole, chaque jour un peu plus, de la réalité du monde, tout en se déconnectant dangereusement de la Nature qui constitue pourtant l‘essence de la vie.
La déification de l’économie, de la croissance « quoi qu’il en coûte » et de l’argent-roi s’emploient à pervertir le monde et achève une planète déjà à bout de souffle, en épuisant à un rythme effrayant et déraisonnable ses précieuses ressources.
La paix se fait miette, les hostilités redoublent et la clameur d’un conflit résonne à nouveau aux portes d’une Europe assoupie depuis des décennies. Les populations occidentales redécouvrent le vrai coût de l’abondance et de l’insouciance. Le monde, plus instable que jamais prend conscience qu’il est assis, pour le moins, sur un arsenal nucléaire menaçant son confort et, au pire, sur une bombe climatique dont le compte-à-rebours nous est décompté chaque jour, comme pour nous rappeler l’inéluctable finitude de notre espèce. A titre individuel, chacun sait qu’il est mortel, tout en adoptant un comportement pour le moins enfantin, feignant de regarder la réalité. La nouveauté étant que nous commençons à peine à l’assimiler à titre collectif, éprouvant un soupçon de frissons qui nous parcourt l’échine, face à la plausible extinction de l’humanité.
Voilà un bref résumé du pitch que ferait un scénariste s’essayant à une levée de fonds pour financer un film catastrophe. Sans doute serions-nous avisés de l’informer qu’un documentaire correspondrait mieux au sujet qu’un soi-disant film de pure fiction !
La question qu’il convient alors de se poser, c’est quelle attitude doit alors adopter le Bien vivant dans un tel contexte, qui pousserait n’importe quel homme sensé à capituler sans sommation. Et c’est précisément là que surgit une lueur d’espoir. Car c’est justement au cœur des époques tourmentées que des êtres extraordinaires surgissent et se distinguent de leurs semblables. Le Bien vivant est bien trop attaché à la vie pour se laisser abattre, il est intimement convaincu que faire le bien est une énergie d’avenir, indéfiniment renouvelable. Il a un tempérament de combattant et l’optimisme chevillé au corps. L’histoire lui a enseigné qu’une minorité agissante, composée de visionnaires, de résistants, et d’une juste proportion d’hommes d’action, parvient souvent à guiderdes peuples aussi désorientés puissent t’ils l’être… Le Bien vivant sait, par conviction autant que par instinct, que l’humanité est capable du pire comme du meilleur. Après deux siècles d’étourdissement à s’égarer dans les mythes du progrès et de sa toute-puissance, l’homme est désormais à l’aube d’un sursaut salutaire, d’un réveil nécessaire s’il ne veut pas embrasser le sort des dinosaures.
Le Bien vivant, grand explorateur de la nature humaine, éclairé par le travail méticuleux et prolifique qu’il accomplit sur lui-même, sait mieux que quiconque que le changement du monde passe aussi par son propre changement. L’état du monde n’est que la somme des actions humaines et, plus souvent encore, de ses regrettables inactions.
Albert Einstein nous mettait déjà en garde : « le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire. ». L’humain est devenu la cause de nos problèmes, il doit devenir désormais et rapidement la solution. Il lui faut changer de mode de pensée, de valeurs et de priorités pour résoudre les problèmes qu’il a savamment créés. Faute de quoi, il périra.
Fort de ces quelques évidences, le Bien vivant sait que sa félicité, et désormais son salut, reposent sur les liens fructueux qu’il crée et entretient avec ses semblables. En homme d’action, il pourra rebâtir et tisser de nouvelles solidarités sans lesquelles rien ne sera possible. Face à la virtualisation, l’automatisation, la robotisation, l’intelligence artificielle et le transhumanisme, ces nouveaux chancres de la modernité, le Bien vivant opposera la réhumanisation du monde, la force de la convivialité, l’empathie et le respect comme nouvelle thérapeutique pour réparer les liens qui s’effilochent au cœur de nos sociétés. En se rendant disponible pour les autres, en réinstaurant une écoute véritable, la toute-puissance de la parole, la nécessité vitale de l’entraide, la simple gentillesse, ainsi que la culture du don de soi, terreau d’une la philanthropie désintéressée, le Bien vivant donnera l’exemple et contaminera positivement son entourage.
Il n’est qu’à croire un instant à la prophétie du Cid : « Nous partîmes cinq cents ; mais par un prompt renfort – nous nous vîmes trois mille en arrivant au port ». C’est ainsi, avec un peu de chance et des monceaux de courage, que les Bien vivants parviendront à réinventer, puis à imposer par adhésion, un humanisme régénéré, si cher à l’inoxydable Edgard Morin.
L’écrivain et chercheur Arthur Keller nous prévenait dans une de ses récentes conférences, dont il a le secret : dans le monde à rebâtir, « on a besoin de penseurs, de faiseurs, d’inspirateurs, organisateurs, et facilitateurs. ». Amis lecteurs, vous êtes prévenus, à vous de d’endosser le rôle qui vous sied le mieux, afin de devenir les soldats créatifs et opiniâtres d’un monde résolument meilleur !
Pour clore cette évocation du Bien vivant, je voudrais évoquer brièvement les rapports qu’il entretient avec le monde et la vie en générale. Je ne parle pas ici du monde et de ses vicissitudes, dont les origines et les résolutions possibles reposent exclusivement sur les épaules des hommes et le rôle qu’ils accepteront collectivement d’assurer ou non pour assurer le salut de notre espèce.
Lorsque je parle du monde je parle de notre planète, en faisant abstraction volontairement des hommes qui la peuplent, de manière si bruyante et si turbulente Je pense bien sûr à tout ce qui compose le spectacle étourdissant de l’Univers, la beauté de cette planète que j’ai admirée, parfois durant des heures, mais toujours avec une émotion profonde, une extrême sensibilité et une vive attention.
Lorsque j’ai entrepris ce long périple autour du monde, j’étais résolument athée et mon patrimoine spirituel ressemblait davantage à un terrain vague jonché de points d’interrogation qu’à un jardin à la française parfaitement bordé de certitudes, de croyances et de prières à réciter en cas de coups durs. Mais j’explique désormais, à qui veut l’entendre, que j’ai souvent croisé l’ombre de Dieu, pour l’appeler par son petit nom, sans chercher à le personnifier, sans l’inféoder à une quelconque religion. J’ai croisé sa trace dans l’invraisemblable harmonie qui ressort de l’observation du monde lorsqu’aucune espèce ne vient troubler, plus que de raison, l’équilibre naturel. Je l’ai croisé aussi dans le génie que manifeste toute sorte de vie, dans l’alliance secrète qu’entretiennent entre elles les centaines de milliers d’espèces animales et végétales, dont un grand nombre reste encore à découvrir, avant que nous les éradiquions impunément, en prétendant qu’un Dieu ait pu nous créer à son image, sans doute pour légitimer notre comportement de vandales et nous exonérer de nos fautes. J’ai aussi décelé son passage, comme un pisteur découvrant une branche cassée ou les cendres d’un feu de camp récent, dans la farandole de couleurs dont s’habille les cieux, sous toutes les latitudes, qui défilent sous nos yeux, ébahis par tant de lumière. N’est-ce pas la preuve qu’un talentueux artiste a établi son Saint Siège social au dernier étage du penthouse céleste et que ses créations seront à jamais indémodables ?
C’est ainsi que voyage tout Bien vivant, profitant de la première occasion venue pour butiner l’or du jour, pour se lancer dès qu’il le peut, et le plus souvent possible dans une chasse au trésor, dont seul un enfant de cinq ans connait encore les règles. Après, il est souvent trop tard. L’adulte qui est en nous se met à jouer les importants, et se croit obligé de ne s’intéresser qu’aux choses sérieuses, curieusement sans lendemain.
Qu’il soit au cœur d’une cité, en rase campagne, à l’orée d’une forêt primaire, sur les rives d’un ruisseau, sur une plage tropicale ou simplement dans un recoin de son propre jardin, le Bien vivant ouvre son âme et se rend disponible. Le silence et la solitude sont ses meilleurs alliés pour que l’imprévu surgisse, pour que l’invisible soudainement, presque timidement, se révèle. Sa curiosité naturelle lui a fait les yeux doux et l’a accueilli sur le chemin. Vient un moment où l’émerveillement le cueille, l’étreint et il sent alors le mystère le traverser. La vie l’embroche et c’est à cet instant seulement qu’il a la certitude d’être magnifiquement vivant, qu’il ressent sa chance d’être pleinement dans le ici et le maintenant, et éprouve de la gratitude pour cette chose infinie et sans doute éternelle qui le dépasse. A cet instant, il entend parfois une branche craquer, le son de quelqu’un qui souffle sur des braises. Il sait que Dieu n’est pas loin mais que sa chasse au trésor n’est pas près de prendre fin.
Le Bien vivant a appris qu’il faut vivre sa vie avec poésie, en devinant derrière les choses qui se donnent à voir, une autre réalité, une âme prenant racine et force dans une autre dimension que l’univers visible et immédiat. Il prolonge et enjolive les évidences. Attentif comme pas un, il peut se laisser surprendre par le spectacle enrichissant, parfois facétieux de la vie. Prenons l’exemple d’un homme cheminant avec un ami qui lui confie quelques secrets. Soudain, il n’hésite pas à détourner ses pas et à interrompre la conversation, quelle que soit son importance, après avoir remarqué une fleur esseulée à quelques mètres dans le sous-bois. Il s’en approche à pas feutrés, comme pour ne pas la déranger, il se baisse, caresse délicatement ses pétales et se penche pour respirer son parfum, qui embaumera ses souvenirs de cet instant volé.
Que s’est-il passé ? La beauté du monde vient de le percuter. Il a laissé libre cours à sa sensibilité, à sa spontanéité qu’il n’a pu refouler, qui le happe et lui a permis de vivre cet instant avec intensité; il ne délaisse pas son ami, l’entrainant peut-être avec étonnement dans son émerveillement avant de reprendre plus tard leurs confidences. En se mettant au niveau de cette petite fleur sauvage, il a démontré qu’il était Bien vivant.
S’il n’était à cet instant accaparé par son ami, il pourrait s’assoir et imaginer un échange bien plus tendre avec sa nouvelle amie, se recueillant, écoutant silencieusement l’histoire de sa naissance fortuite et ce qu’elle a certainement affronté pour devenir ce frêle mannequin des sous-bois, seule à défiler pour proclamer haut et fort, à chaque printemps, la beauté de son espèce et sa gratitude envers la vie.
Que s’est-il alors passé ? Cet homme a fait preuve d’un immense respect et a démontré qu’il pouvait vivre son existence, sans se départir d’un esprit de poésie.
Avant de rejoindre son ami qui trépigne sur le chemin, l’homme caresse une dernière fois la fleur, habillée d’une robe de crépon mauve et s’éloigne, le cœur plein de bonté et un demi-sourire au coin des yeux. L’ami demande alors à l’amoureux des fleurs pourquoi il ne l’a pas cueilli. La réponse ne se fait pas attendre. L’homme regarde son ami dans les yeux et lui fait cette réponse laconique :
- Parce que j’honore la vie et qu’elle est mon égale. Veux-tu que je te tue ?
Pour achever ce périple africain et ponctuer ces quelques considérations existentielles, je ne peux que laisser la plume à l’écrivain de science-fiction, Alain Damasio, dans ce texte bouleversant qui rend un hommage, en écho de ce que je me suis efforcé de faire, au vivant, dont nous sommes tous constitués.
« Celle qui bruisse.
Le vivant n’est pas une propriété, un bien qu’on pourrait acquérir ou protéger. C’est un milieu, c’est un chant qui nous traverse dans lequel nous sommes immergés, fondus ou électrisés. Si bien que s’il existe une éthique en tant qu’être humain, c’est d’être digne de ce don sublime d’être vivant. Et d’en incarner, d’en déployer autant que faire se peut les puissances.
Qu’est-ce qu’une puissance ? Une puissance de vie ! C’est le volume de liens, de relations qu’un être est capable de tisser et d’entrelacer sans se porter atteinte. Ou encore c’est la gamme chromatique des affects dont nous sommes capables. Vivre revient alors à accroitre notre capacité à être affecté. Donc notre spectre ou notre amplitude à être touché, changé, ému. Contracter une sensation, contempler, habiter un instant ou un lieu. Ce sont des liens élus.
A l’inverse, faire face à des stimulus et y répondre sans cesse pollue notre disponibilité. L’économie de l’attention ne nous affecte pas, elle nous infecte. Elle encrasse ces filtres subtils sans lesquels il n’est pas de discrimination saine entre les liens qui libèrent et ceux qui aliènent. Nos puissances de vivre relèvent d’un art du lien qui est déjà en soi une politique. Celle de l’écoute et de l’accueil, de l’hospitalité au neuf qui surgit Si bien qu’il devient crucial d’aller à la rencontre. A la rencontre aussi bien d’un enfant, d’un groupe, d’une femme que de choses plus étranges… Comme rencontrer une musique qui trouble, un livre intranquille, un chat qui ne s’apprivoise pas, une falaise. Côtoyer un arbousier en novembre. Épouser la logique d’une machine. Rencontrer une lumière, la mer, un jeu vidéo, une heure de la journée, la neige. Faire terreau pour que les liens vivent. Des liens amicaux ou amoureux. Collectifs et communautaires bien sûr.
Mais au-delà, et avec plus d’attention encore, les liens avec le dehors, le pas de chez nous. L’autre soi ! Avec l’étranger d’où qu’il vienne. Et plus loin encore, hors de l’humain qui nous rassure, les liens avec la forêt, le maquis, la terre, avec le végétal comme avec l’animal, les autres espèces et les autres formes de vie.
Se composer avec, les accepter, nouer avec elles, s’emberlificoter. C’est un alliage et c’est une alliance. Peut-être n’est-il qu’une seule révolte au fond : contre les parties mortes en nous. Cette mort active dans nos perceptions saturées de pensées qu’on mécanise. Nos sensations éteintes. Être du vif. Relever du vif.
Devenir moins celui qui brûle que celle qui bruisse.
Amener au point de fusion et de puissance.
Pour en offrir l’incandescence à ceux qu’on aime. »





