Il y a trois sortes d’amitié.
Il serait sans doute plus juste de parler de trois moments distincts, ou de trois attitudes qui s’excluent l’une l’autre.
On ne peut jouer qu’un rôle à la fois sur la scène de l’amitié.
Celui d’éclaireur, celui de compagnon de route et enfin celui d’intendant.
L’éclaireur est celui qui nous devance. Il part explorer les chemins de l’avenir et le champ des possibles. Plutôt que de rebrousser chemin, il nous hèle depuis ses lointains horizons pour nous attirer à lui, laissant sur notre route, dans les périodes de doute ou de peur, des signes de son passage et des mots d’encouragement. Il n’est pas toujours aisé de se lancer vers l’inconnu. Mais l’ami éclaireur, intrépide et confiant, nous y attend toujours, pour nous réconforter et nous féliciter d’avoir entrepris cette aventure personnelle, d’avoir oser la découverte de l’autre. Il est la part de connu dans l’inconnu qui nous attire. Il est celui qui nous tend la main quand le chemin devient trop escarpé, ou la roche trop friable. L’ami éclaireur est souvent taciturne, il ne se paie pas de mots inutiles. Il montre l’exemple et part devant conquérir les vastes espaces de l’émotion et des liens humains. Il éclaire tel un phare l’obscurité de notre destin incertain. Il est celui qui ouvre la voie, celui qu’on admire, celui qui nous hisse vers le meilleur de nous-même.
Le compagnon de route est celui à côté de qui il fait bon cheminer. Les échanges sont fréquents et chaleureux. Sa présence nous est indispensable et son absence crée rapidement un vide. Il est notre sparing-partner, il nous entraîne sur le ring de la vie, nous enseigne les esquives et les feintes qui allègeront la force des coups et les bleus à l’âme. Ce compagnon connaît nos secrets et s’abreuve de nos confidences. On lui demande souvent ses conseils qu’on ne suit pas toujours. Mais ce n’est pas le sens de ce qu’il nous dit qui nous importe, mais le fait de constater qu’il nous parle, qu’il s’intéresse et répond à notre attente.
On pourrait ne rien comprendre à ce qu’il nous dit ou être en désaccord, peu importe, c’est le son de sa voix, la présence de sa parole, l’ombre de sa silhouette qui nous réconforte.
C’est ce compagnon de route qui habille le silence de ses mots, comble la solitude de sa présence lumineuse.
L’ami compagnon de route est souvent celui avec lequel on a envie de faire les 400 coups, de faire l’école buissonnière quand on est gamin et de courtiser les filles avec des airs de playboys quand on a 14 ans et qu’on croit tout savoir. Plus tard, il est l’ami avec lequel on taille la route, on invente des châteaux en Espagne et on échafaude des projets qui ne verront jamais le jour.
Il est celui qui dit « À la vie, à la mort ! ».
Et si un jour, la mort nous rattrape, il sera le premier sur les lieux, celui qui voudra comprendre les circonstances, celui qui refusera qu’on ne soit plus là, celui qui répudiera son ombre car pour lui, son ombre c’était nous, et vice versa. C’est notre compagnon de route qui, s’il reste alors que nous sommes lâchement parti, prendra une armée d’avocats, ne désarmera pas face à la mort de l’ami, se révoltera contre ce combat d’une vie perdue par forfait.
Il est celui qui intentera un procès contre la grande faucheuse, l’accusant de faux et usage de faux.
Et puis il y a l’intendant.
Il est l’ami sur lequel on peut toujours compter.
On oublie parfois de lui donner des nouvelles, on se contente de vivre et puis on se met à faire le compte et on s’aperçoit qu’on ne l’a pas vu depuis des lustres.
On l’appelle, on s’excuse, on avoue qu’on est nul et qu’on s’en veut. Il nous renvoie un sourire et la fin de la phrase qu’il n’avait pas finit de dire. C’était il y a quelques mois ou quelques années.
L’ami intendant entretient la flamme de l’amitié. Il nous réchauffe le cœur dès qu’on le voit. Il est le premier à déboucher une bouteille, à nous passer la main dans le dos, à nous proposer de dormir là, car il sait qu’on est trop saoul ou trop seul.
C’est l’ami intendant qu’il faut avoir en tant de guerre. Il est notre garde du coeur, notre infanterie, notre assurance. Il est celui avec lequel on peut prendre le maquis en temps de crise, car il a toujours une cartouchière pleine à la ceinture. En cas d’escarmouche, il est celui qui nous crie : « Vas-y ! Je te couvre !! ».
L’amitié est souvent propice à faire des conneries. L’ami intendant est celui qui nous en empêche ou qui vient nous tirer d’un mauvais pas quand on s’est perdu dans une impasse de l’existence.
Avec lui on peut dormir tranquille, on peut jouer les valeureux ou se croire important. Il sait toujours qui nous sommes malgré l’image qu’on s’efforce de projeter ou le verbe un peu fort avec lequel on habille nos conversations.
Il est le véritable diapason de notre amitié. Il donne le LA quand on en a plein le DO ou que l’on se perd dans une vie en dents de SI.
Il est l’indispensable, celui qui fait avancer l’amitié, qui respecte notre rythme, qui sera toujours là.
L’intendant est le discret mais indéfectible ami.
Bien sûr, au gré des circonstances et des moments, en fonction de l’impérieuse nécessité qui s’impose à lui, un ami peut adopter alternativement l’un de ces trois personnages.
L’expérience montre que les vrais amis sont justement ceux qui savent être les trois, selon nos besoins ou nos attentes envers eux.
Nous sommes le seul spectateur dans la salle de notre vie et notre ami, dans ce one man show dont on ne se lasse jamais, pour nous amuser ou nous émouvoir, part en coulisse se changer et réapparait avec le costume adéquate, passant de l’intendant à l’éclaireur puis revenant déguisé en compagnon de route.
Et nous on rit, on applaudit, on pleure de bonheur de le voir ainsi s’échiner à nous aimer, pour le meilleur et pour le pitre.






























































