Vivre libre

Voilà maintenant cinq jours que je suis arrivé à Paris, fraîchement débarqué d’Afrique après avoir passé onze mois à arpenter les terres australes, dans des contrées époustouflantes de beauté, mais où malheureusement la vie sauvage se réduit chaque jour davantage. 

Les hommes clôturent tous ce qu’ils prétendent posséder, entravant ainsi la liberté de mouvement et enfermant les voyageurs sur des routes qui deviennent davantage des corridors humains que des voies d’accès, comme ces corridors que l’on aménage pour les animaux afin qu’ils puissent circuler sans trop se heurter à l’urbanisation et à l’humain. 

Les espèces animales se raréfient d’années en années puis disparaissent malgré les tentatives de préservation de la faune et de sauvegarde des espèces en péril. Le monde végétal est aussi menacé de raréfaction, voire de disparition face à la désertification de régions entières. Quant au monde minéral, que l’on croit dénué de vie et qui participe prodigieusement à la beauté du monde, constitué de reliefs impressionnants, de chaînes de montagnes, de canyons dépeuplés et de vallées fécondes, il est attaqué par l’appétit sans frontière des hommes. La compétition mondiale des industries minières cherchant à accaparer les gisements de métaux précieux ou de terres rares, en épuisant des ressources limitées que la Terre à mit des millions d’années à produire, poussent les hommes à tronçonner et abraser des montagnes entières pour laisser derrière eux des paysages dévastés et une nature sans vie.  

Cinq petits jours désormais parisiens qui sont passés comme une seule journée, à un rythme effréné.

Je fus magnifiquement accueilli dans cette ville que j’aime tant mais où je n’ai plus rien comme patrimoine qu’un fils et une horde d’amis. Cette poignée de jours défila avec une densité, une vitesse et une force auxquelles je ne suis plus habitué. Je ne suis pas dépaysé, je suis simplement déboussolé. Je me demande ce que je fais là, au milieu des véritables sauvages, dans cet univers bétonné, fortement régulé, si déshumanisé et où la nature n’a plus qu’une fonction ornementale. Je suis remonté plein Nord pour finalement le perdre. Déjà saoulé par le vacarme, la pétarade des énergies fossiles et des moteurs à explosion, les boutiques criardes, l’entassement des humains dans les bétaillères de la RATP qu’il m’a fallu prendre les premiers jours, avant qu’un ami me prête un scooter pour que je retrouve le froid qui vivifie et la liberté de mouvement qui me sied. Contrairement au poisson qui ne peut voir son propre bocal, je reviens de loin et j’ai goûté aux vastes océans, et je regarde, éberlué, le monde qui était le mien et dont je sais dorénavant qu’il me sera étranger. Que dire de l’absence obstinée de regards entre les gens, chacun se claquemurant dans une bulle invisible et derrière des masques de tissu pour se protéger de ses semblables ? L’Autre qui, dans nos villes dénaturées et désincarnées, constitue un risque avant que d’être une opportunité. 

Et que dire de la disparition de la parole dans notre monde empressé et furieusement individualiste ?  Absence d’échanges gratuits et spontanés entre deux inconnus, de civilité et serviabilité, ces deux ciments du vivre ensemble. Alors que dans les contrées que je viens de traverser, on « s’adresse la parole » – quelle jolie expression ! – avec une facilité déconcertante, on palabre aisément, on se regarde, on va vers l’autre, on s’embrasse.

Dans ces quelques jours de retrouvailles amicales, de diners arrosés, de franches conversations et de fêtes endiablées, je ne parviens qu’en apparence à me fondre dans ma vie d’avant. Au fond de moi, quelque chose sonne creux comme lorsque l’on trinque avec un verre fêlé. Je ne peux m’empêcher, après ces années de recul, d’évaluer ce que nous avons perdu d’humanité, la dérive de nos sociétés modernes qui semblent voguer tels des bateaux ivres vers un horizon tapissé de nuages noirs et menaçants, d’observer des dirigeants sans cap ni vision qui prétendent gouverner des populations en voie de précarisation, angoissées et en colère, sur lesquelles ils n’ont plus guère de pouvoir et encore moins de légitimité.

Entre les embrassades fraternelles, le concert d’éclats de rires, le tintement des verres et la certitude que ce détour en France sera salutaire s’il ne s’éternise pas, j’en profite pour observer d’un œil neuf les Parisiens, cette tribu à laquelle j’appartenais jadis. En ethnologue amateur, j’observe les gens dans la rue, dans le métro, dans les cafés et les commerces dans lesquels je rechigne à pénétrer, comme s’il s’agissait de forêts de ronces, puisque n’ai plus rien à acheter. Le peu que je possède m’appesantit déjà suffisamment. Je constate alors les différences notables avec les peuples que j’ai fréquentés et qui m’ont accueilli. Mais il ne s’agit pas seulement de différences culturelles ou des comportements différents entre des êtres situés sous des latitudes ou avec des niveaux de développement différentes, je vois une accentuation de la dégradation des rapports humains, qui sont le ferment et sans doute la raison d’être de toute société. Cette déshumanisation est certainement le lot de tous les pays qui se prétendent développés, mais le fait de m’être frotté à d’autres manière de vivre, de m’être extrait durant plusieurs années du marigot de la modernité, et d’avoir désormais d’autres priorités que la plupart de mes semblables, tout cela m’amène à ressentir plus finement qu’auparavant la déliquescence de la majorité des relations qui maillent la société. 

Il faudrait être aveugle pour constater que la solitude progresse, je parle de la solitude subie, de l’isolement social, et pas de la solitude choisie ou recherchée qui est devenue une quête moderne consistant à se couper de l’absurdité du monde, cette solitude qui est devenue l’un des piliers de ma philosophie et ma résidence principale. Dans la ville qui fut la mienne et que j’arpente de nouveau, il m’apparaît soudain évident, vu de l’extérieur et avec ce regard attentif que je porte désormais sur toute chose, que l’on est passé peu à peu d’une société de l’embrassade solidaire, à une société du frôlement anonyme pour aboutir désormais à une société de l’évitement solitaire. Les années Covid et la pandémie de peur que l’on vient de traverser y sont sans doute pour quelque chose.

Hier, j’ai rendu visite à mon ami et éditeur, Christophe agnus, qui passait la journée dans une librairie du sixième arrondissement afin d’animer une séance de dédicace du roman d’anticipation qu’il vient de publier sous le titre énigmatique de « L’armée d’Édouard », ouvrage qu’il faut lire pour comprendre les enjeux du monde de demain et se préparer à ce fameux monde d’après qui tarde à arriver. En fin de journée, un petit pot convivial était prévu, pour fêter cela. C’est curieusement l’heure que choisissent les lecteurs, les futurs acheteurs ou les alcooliques invétérés pour se pointer et rencontrer l’auteur, un peu comme dans les vernissages où les gens affluent dans la galerie, à l’heure du cocktail, pour finir par picoler sur le trottoir après avoir vaguement butiner les œuvres, histoire de… 

Ayant déjà le livre en ma possession, étant ami de l’auteur depuis de longues années, ce qui vaut toutes les dédicaces du monde, on aurait vite fait de me classer dans la catégorie des buveurs-profiteurs ou alcooliques invétérés, si je ne pouvais revendiquer pour ma défense le fait que je rendais visite à mon propre éditeur. Je profitais donc de ce prétexte bien commode pour siroter quelques verres, tandis que l’ami Christophe me présentait à toute l’assemblée, en signalant que j’avais écrit le meilleur livre de voyage de 2021, qu’il était heureux de m’avoir édité et que je débarquais tout juste d’Afrique après y avoir effectué un long périple qui allait se concrétiser par un second livre, naturellement produit par les Éditions Nautilus. Ces amicales louanges m’ouvrirent de passionnantes discussions avec quelques lecteurs qui voulurent en savoir plus et goûter à la brochette d’anecdotes et aux péripéties encore toutes fraîches que j’avais à leur servir.

Une fois que tout le monde fut parti et que les deux bouteilles de vin se furent évaporées, j’échangeai quelques mots avec la jolie libraire qui nous accueillait. Celle-ci me tendit un livre qu’elle prit sur une étagère, en me disant que ce serait bien si j’éditais mon livre en format poche dans la collection Points Aventure. Il s’agissait d’un livre de l’Aventurier légendaire Henry de Monfreid, celui qui l’on surnommait « L’écrivain corsaire » et qui est le père de tout écrivain-voyageur.

En voyant le titre de l’ouvrage, j’eus un coup au cœur.

VIVRE LIBRE

Il ne s’agissait nullement d’un livre, même s’il en avait l’apparence. C’était pour moi une convocation et une piqure de rappel. Je lui achetais bien évidemment le livre, tandis qu’elle me promit de référencer mon propre livre – LIBRE . Écrire sur les chemins du monde – dans sa belle librairie, la bien nommée Libres Champs, rue Verdier dans le 6ème à Paris.

Ce n’est que ce matin, en ouvrant le l’ouvrage et feuilletant les premières pages que je compris qu’il s’agissait surtout d’une confirmation de ma raison d’être et des choix de vie intrépides que j’ai pu faire, qui provoque chez les gens que je croise soit l’admiration soit la consternation, qui suscite toujours de la curiosité, car finalement peu de gens sont indifférents quand je déclame mon statut de globe-trotter.

L’avant-propos du Directeur de la collection, l’aventurier et écrivain Patrice Franceschi, est une profession de foi que j’aurais aimé écrire et signer :

“ Il y a 2500 ans, Pindare disait : « N’aspire pas à l’existence éternelle mais épuise le champ du possible. » Cette exhortation à un dépassement de la vie était aussi un appel à la liberté et aux liens qui l’unissent à l’esprit d’aventure.

Vingt-cinq siècles plus tard, l’énergie vitale de Pindare ne serait-t-elle pas un remède au désenchantement de nos sociétés de plus en plus formatées et encadrées ? Et l’esprit d’aventure, l’un des derniers espaces de liberté où il serait encore possible de respirer à son aise, d’agir et de penser par soi-même ? C’est sans doute ce que nous disent les livres qui, associant aventure et littérature, tentent de transformer l’expérience en conscience. »

Les premiers mots de la Préface finirent aussi par me convaincre que ce livre, s’il n’avait été écrit pour moi, épousait parfaitement la moindre de mes aspirations et venait confirmer, à mot choisis, que ce séjour parisien ne devrait pas durer plus que de raison. L’Ailleurs me rappelait à l’ordre, en se dissimulant dans le sourire et la recommandation d’une charmante libraire parisienne, qui me remit ce viatique sur lequel aurait pu figurer un autre titre : « Qu’est-ce que tu fous là ? »

Voilà donc ces premières lignes inspirantes qui valent rappel à l’ordre :

« La maladie est de ces coups du sort qui font parfois dévier sainement une vie. Le recul que la souffrance impose, les questionnements immobiles, les jours qui ressemblent trop aux nuits font voir autrement le chemin. Se sentir empêché suscite une envie de vivre plus, mieux, loin. » 

Arnaud de la Grange

Et comme s’il eut été besoin d’enfoncer le clou, la phrase de l’écrivain qui a été mis en exergue, en haut d’une page blanche du livre, constitue la conclusion rêvée à cette chronique. 

Je vous laisse juge :

« Je préfère la jungle africaine à la jungle parisienne … »       Henry de Montfreid 

Il n’y a plus de doute, les Dieux m’ont à l’œil !

Ces photos et vidéo proviennent de la Quiver Tree Forest et du Giants Playground, situés prés de Keetmanshoop, en Namibie.

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

5 commentaires sur « Vivre libre »

  1. Certains dirons encore un grand rêveur, voir un utopiste, ou encore un égoïste… Moi je vois un réaliste, une sensibilité à fleur de peau, qui a sûrement enfoui ou découvert tardivement cette profonde humanité. Le retour en culture occidental est une difficile épreuve. J entends et comprends tes ressentis. Tu fais des choix et les assumes pleinement. C’est rare et tu secoues une grande partie de nos vies. Merci 🙏

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