Tout s’était merveilleusement passé jusqu’à présent. Mais, ce matin-là, sur la route impeccablement rectiligne qui balafrait les Llanos du Casanare, ces immenses plaines désertiques de l’Est colombien, où seul l’horizon revendique son rôle de frontière, la voiture en décida autrement.
Nous roulions depuis une bonne heure, comme aspirés par la perspective réjouissante de retrouver les Andes, ses méandres et ses routes escarpées, loin des voies express et des péages autoroutiers, quand soudain un tac tac tac inquiétant se fit entendre sous l’avant de la voiture. Le voyant orange symbolisant un problème moteur ne tarda pas à s’allumer, vite imité par un, puis deux autres témoins indiquant une surchauffe, puis la fameuse burette d’huile rouge qui n’apparaît que dans les grandes occasions.
J’arrêtai la voiture sur le bas-côté, avec la mine d’un type qui sait que sa journée vient de changer et que ses plans idylliques tournent court.
Je regardais mon amie Hélène et lui souris en soulignant que l’Imprévu venait de s’inviter à bord et voulait finir ce road trip en notre compagnie, mais à sa manière.
Je descendis, ouvris le capot, inspectant la moindre anomalie qui me sauterait aux yeux. Pas évident. Jetant un œil sous la voiture, je constatai un goutte-à-goutte important. Visiblement, le radiateur avait décidé de se vider, sans doute pour lutter à sa manière contre la sécheresse, en tentant d’inonder les champs environnants desquels les bourrasques soulevaient des nuages de poussière.
J’ouvris avec une infinie précaution le bouchon du radiateur. Rien. Aucune pression et pas la moindre trace d’une goutte de liquide de refroidissement. J’allais chercher deux bouteilles d’eau et les vidai allègrement dans le réservoir, provoquant de véritables geysers et de la vapeur d’eau, signe d’une surchauffe évidente du système. Sous la voiture, les chutes du Niagara d’eau minérale. J’espérais m’être arrêté suffisamment tôt pour ne pas endommager le moteur.
Dix minutes à peine s’étaient écoulées, alors que j’avais la tête sous le capot avec l’air déboussolé d’une poule qui vient de trouver une clé, un vieux pick-up à moitié rouillé s’arrêta sur le bas-côté. Un jeune homme en descendit et me salua. Il fit un rapide examen de la situation et alla extraire de son coffre un jerrican. Il versa un liquide visqueux vert dans le radiateur. Celui-ci ne tarda guère à vomir sur la chaussée le cocktail qui lui était offert, avec un manque de savoir-vivre évident, au même titre que mon eau minérale. Confiant, mais poussé par une légère pointe d’inquiétude de voir un parfait inconnu déverser un liquide inconnu, dans les entrailles de ma vénérable Toyota de 159.000 bornes, je lui demandai s’il s’y connaissant en mécanique. Il me fit cette réponse magnifique que j’accueillis avec l’air d’un gagnant du loto:
– Si. Soy Mecanico !
Nul doute que les Dieux m’envoyaient la cavalerie sous l’apparence d’un garçon qui devint soudain, sans qu’il s’en doute, mon meilleur ami !

J’aime me rappeler cette phrase d’Albert Einstein qui m’accompagne depuis si longtemps, stipulant que “le hasard est le déguisement que prend Dieu pour voyager incognito.”
Visiblement, Les Dieux avaient dépêché l’un des leurs pour me filer un coup de main. Mais une ou deux questions, que je lui posai tandis qu’il avait la tête sous le capot – tout occupé à rudoyer les durites – me suffirent à le démasquer. Je compris qu’il ne connaissait rien à la mécanique quantique et qu’il ne venait sans doute pas de l’Olympe.
Toujours est-il que le jeune Esteban, me fut encore plus utile sur les questions de télécommunications, car je constatai que je n’avais aucun réseau téléphonique et étais dans l’incapacité d’informer mon assurance pour qu’elle m’envoie une dépanneuse. Nous passâmes donc par son opérateur et avec son téléphone pour appeler à la rescousse les renforts. Heureusement qu’il eut la gentillesse de m’assister jusqu’à la solution finale, car nous vécûmes ensemble un moment d’anthologie. Deux mondes aux antipodes entrèrent soudain en communication. D’un côté, une employée de chez Allianz, qui devait être mollement assise en face de son ordinateur, sans un centre d’appel situé à Bogotá, débitant ses questions dictées sans doute par une IA, avec un débit de mitraillette qui rendait mon niveau d’espagnol complètement caduque, à cause du son métallique du haut-parleur. De l’autre côté, un jeune mécano plein de bienveillance pour son prochain, fusse-t-il gaulois, accompagné de son assistant de soixante berges en pleine déroute et ne comprenant qu’une phrase sur deux, quand un trente-cinq tonnes lancé à 80 lm/h déboulait à trois mètres de nous avec un bruit d’orage de fin du monde, nous obligeant à lui redemander ce qu’elle venait de dire.
Le point d’orgue de notre conversation surréaliste fut atteint quand elle nous dit qu’elle ne pouvait pas m’envoyer de dépanneuse, si nous ne lui fournissions pas une adresse précise à entrer dans l’ordinateur. Esteban déploya des trésors de diplomatie pour lui expliquer que nous étions sur la Chaparrera, la seule route qui relie Yopal (la capitale du Casanare) et San Luis de Palenque, distante de plus de 100 kilomètres. Tous nos efforts de précision, pour satisfaire la jeune dame qui ne manquait pas d’assurance, consistaient à lui indiquer que nous étions grosso modo à mi-chemin, mais que nous étions incapables de lui donner le nombre kilomètres.
Bref, après une vingtaine de minutes, mon jeune ami repartit en me souhaitant bonne chance et en me disant qu’une dépanneuse était commandée, de rappeler Allianz si je ne la voyais pas surgir à l’horizon dans une heure. Je lui glissai un billet de 20.000 dans la paume tout en le remerciant chaudement.
Première gratification de la journée pour un homme providentiel, que j’appellerai « le pourboire à mon mécanicien ».
J’ai connu tellement d’autres mésaventures mécaniques depuis le temps que je chevauche ou me laisse trimballer par de belles mécaniques, mais elles sont toutes devenues des anecdotes à raconter au coin du feu. J’en étais venu à oublier les premières minutes de déconvenue et le sentiment de déception vite remplacé par un pragmatisme calme qui enjoint de considérer toutes les échappatoires. Je ne compte plus finalement les fois où d’improbables solutions se sont mises en œuvre spontanément, sans que j’en sois – le moins du monde – l’artisan ou le responsable. Si bien que j’ai acquis la certitude que l’Univers m’a à la bonne, et que certaines complications surviennent dans le but de me ralentir et me faire échapper à de bien plus graves tourments. Nous y reviendrons.
Gardant le capot de la Toyota grand ouvert pour signaler mon véhicule en avarie à la dépanneuse qui surgirait dans une ou deux heures, en raison des distances, je remontai dans le 4×4 tandis que mon amie Hélène enchaînaient les cigarettes, apprenant à faire contre mauvaise fortune bon cœur.
Ancienne collaboratrice et désormais amie de très longue date, la belle Hélène m’avait appelé deux mois auparavant, en pleine rupture professionnelle, pour me dire qu’elle me rejoindrait bien volontiers en Colombie, afin de faire un break et prendre le temps de faire le point sur son existence présente et ses projets d’avenir. Je lui dis qu’elle tombait bien, que j’étais très occupé par le lancement imminent de ma nouvelle aventure entrepreneuriale, Freebird-Experience, sorte de “Rendez-vous en terre inconnue” version privée et très exclusive, dont l’objectif consiste justement à se reconnecter à soi-même, aux autres et à l’immensité de la nature pour se réinventer ou se retrouver. J’avais donc ma première cliente avant même le lancement, pour rôder l’ensemble des expériences proposées et parfaire la pertinence du concept.
Nous venions de passer trois semaines magnifiques, d’aventure, de rencontres improbables, goupillées à l’avance ou provoquées par un sort résolument complice de notre initiative, traversants des paysages époustouflants comme la Colombie sait en offrir aux baroudeurs les moins empressés, enchaînant les découvertes expérientielles et les occasions de descendre au fond de soi-même – marque de fabrique de Freebird – forgée par ces sept longues années de quête et de nomadisme. Le fait que mon amie me remercie en me précisant qu’elle venait de vivre “le plus beau voyage de toute sa vie” fut sans doute le meilleur dividende que je puisse recevoir. Finalement, cette dernière entreprise, unique en son genre, est l’aboutissement raffiné de tout ce que j’ai entrepris dans ma vie et de tout ce que je suis devenu. Aucune raison que ça ne marche pas. Les larmes de gratitude d’Hélène, à quelques jours du départ vers la France, après ces vingt-et-un jours intenses et ces deux mille trois cents kilomètre parcourus ensemble sont la meilleure motivation qui vaille, pour continuer d’inspirer les gens qui souhaitent respirer à une plus haute altitude et trouver leur raison d’être.
Nous passâmes une heure et quarante longues minutes à discuter, à s’assoupir, à admirer le vol des oiseaux, à compter les camions comme on compte les moutons pour prendre son mal en patience, à égrener les minutes en espérant que la dépanneuse soit bien en chemin, à regarder machinalement l’écran de nos portables pour constater l’absence obstinée de tout réseau, à regretter de ne pas pouvoir finir en beauté ce road-trip comme mon programme le prévoyait, mais en se disant qu’on a rudement de la chance que ce problème survienne à la toute fin du périple, en s’amusant à l’idée qu’il fallait bien laisser un peu de place à l’imprévu, car la mécanique paraissait jusqu’alors trop bien réglée.
Soudain, au bout de l’immense ligne droite, dans le miroitement de la chaleur de ce début d’après-midi, en ces terres où même les arbres semblent chercher un refuge, le dessin d’une dépanneuse se dessina, devenant de plus en plus précis. Nous n’allions plus tarder à retrouver la civilisation, du réseau téléphonique et pouvoir concocter un plan B afin de rejoindre Bogotá, et pour qu’Hélène puisse s’envoler le surlendemain vers Paris. À ce stade, j’avais encore espoir que l’on puisse trouver un garage à Yopal, que la panne soit bénigne et que l’on puisse repartir dès le demain. L’optimisme doit être solidement ancré dans mon ADN.
C’est donc ainsi que je fis la connaissance de Cristian, un solide gaillard de 31 ans, doté d’un visage sympathique, balafré par un sourire permanent. Il dégringola de son camion qu’il avait pris soin de garer devant notre véhicule pour le hisser sur la plateforme du camion. En à peine dix minutes, la Toyota était solidement arrimée à la dépanneuse. Je fis la remarque à notre jeune samaritain qu’il avait sans doute le meilleur travail au monde. Voyant son air étonné, je lui expliquai qu’il était “pourvoyeur de soulagements”, que tous ses clients l’accueillaient avec une joie non-feinte, contrairement à un huissier ou un inspecteur du fisc. Qui plus est, personne ne l’emmerdait quotidiennement dans son travail, qu’il exerçait au milieu de paysages splendides, que ce soient les plaines et marais du Casanare ou dans les montagnes vertigineuses de la cordillère des Andes. Il était libre la plupart du temps, pas coincé dans un bureau pendant huit heures ou condamné à faire des tâches répétitives et sans intérêt. Il rencontrait chaque jour des gens différents à qui il rendait service et qui le gratifiaient de remerciements éternels. Il convint après réflexion qu’il doit y avoir pire comme job sur la planète, lui qui n’avait jamais rien exercé d’autres comme métier que dépanneur. Il ne me fut pas nécessaire de préciser que, par les temps qui courent, c’est encore un métier d’avenir et qu’il n’allait pas être remplacé de sitôt par une Intelligence Artificielle ou un servile robot.
Cristian me demanda s’il y avait un véhicule de courtoisie qui était prévu par l’assurance et qui était sur le point d’arriver, car il ne se chargeait que des véhicules et avait interdiction de transporter des passagers. Devant ma mine déconfite et mon air dubitatif, perdus au milieu de nulle part, au milieu de plaines sans limite, il éclata de rire et me dit qu’ici, personne ne le saurait, et qu’il nous déposerait avec notre voiture mal en point, chez le concessionnaire Toyota, à l’entrée de Yopal. Ni vus, ni connus !

Au moment où nous nous apprêtions à grimper dans le camion, il me regarda avec un air de chien battu et me montra le pneu avant gauche de la dépanneuse. Totalement à plat.
Yopal était à 50 mn de route devant nous. San Luis de Palenque à une heure derrière nous, et tout autour, partout où l’on posait notre regard, des kilomètres de rien. Je lui demandai dans une demi-grimace s’il existait des camions remorqueurs de… dépanneuses !??!.
Nous nous mîmes à pied d’œuvre, reculant au maximum le plateau de la remorque pour alléger l’avant du camion. Cristian sortit un cric et un semblant de manivelle, ainsi qu’une roue de rechange qui devait avoir une longue et éprouvante carrière de “pneu de secours” si l’on en jugeait à son aspect parfaitement lisse et à l’absence de rainures. Lorsque Hélène se rendit compte de la situation, elle partit en de grands éclats de rire, car la situation était pour le moins cocasse. Rappelez-moi à l’avenir, dans mes futures aventures de Freebird Experience, de toujours sélectionner des clients qui ont de l’humour. Cela change la couleur et le poids des problèmes à gérer et des coups du sort qui ne manquent jamais de surgir lors des voyages véritables !

Nous nous mîmes à deux pour essayer de dévisser le premier boulon. Cristian avait beau peser de tout son poids et sauter sur la clé en croix censée nous aider à déboulonner les écrous – même les plus récalcitrants – et j’avais beau tirer l’autre extrémité avec le visage boursouflé de sang d’un haltérophile, l’écrou, particulièrement vicieux, paraissait totalement grippé, comme les suivants d’ailleurs. Au passage, nous incriminâmes les garagistes qui remontent et vissent les boulons avec des pistolets pneumatiques dotés d’une puissance, que même une force herculéenne comme celle de l’ami Cristian ne parvenait pas à contre-carrer. Éternel débat entre l’excellence technologique et la praticité des besoins humains.
Je suggérai alors d’arrêter l’un des énormes semi-remorques qui déboulaient de temps à autres, en imaginant qu’un professionnel de la route, conducteur de ces supertankers du bitume, devait bien disposer d’un matériel plus efficace pour démonter les innombrables roues de son véhicule. Malheureusement, les trois spécimens rutilants, sorte de géants de tôle, de bruit et de lumière, typiques des camions nord-américains, que nous tentâmes d’arrêter, passèrent à plus de 80 km/h, avec la dédaigneuse et ferme intention de ne pas réduire leur moyenne ou de ralentir leur rythme. Ceci écorna un tant soit peu le mythe concernant l’esprit de solidarité des gens de la route. Mais que voulez-vous, la gentillesse et l’empathie n’en sont pas à leur première défaite, face aux exigences de la performance et aux froids calculs de la rentabilité économique. Ce n’est pas la première fois que je constate que l’égoïsme se planque confortablement derrière des vitres teintées, et que seuls ses petits problèmes personnels intéressent l’homme moderne, devenu par la force de choses d’un égocentrisme crasse.
C’était sans compter l’arrivée d’Evelio, un débonnaire camionneur de 58 ans, au volant de son camion Dodge visiblement du même âge, et deux millions de km parcourus pour trimballer toutes les sortes de marchandises possibles aux quatre coins de la Colombie. Ce dernier se traînait à une allure de sénateur, en précédant un nuage de fumée noire qui n’avait jamais dû entendre parler de la préservation de l’environnement, avec l’air de ces véhicules d’un autre âge qui en ont tant vu, et qui savent que dans la vie, il n’y a pas d’urgence, il n’y a que des gens pressés.
Nous lui fîmes de grands signes et Cristian alla lui expliquer nos soucis. Il gara son camion et disparu derrière pour revenir armé d’une longue barre de fer, creuse en son centre. Cristian l’enfonça sur la clé de roue pour prolonger son effet de levier. Il commença à forcer comme nous l’avions fait tous les deux, sans résultat. Mais Evelio le stoppa net dans ses efforts, nous expliquant que sur ce type de camion les boulons se démontaient en tournant dans le sens des aiguilles d’une montre. Il nous en fit la démonstration, qui me parut hallucinante mais pour le moins implacable d’efficacité et de rapidité. En cinq minute à peine, les cinq boulons étaient retirés, alors que depuis 20 mn, Cristian et son apprenti français peu dégourdi dépensaient sans le savoir, une énergie folle – en croyant bien faire – mais en réalité ne faisaient que serrer encore plus fortement les écrous. Comme quoi, on en apprend à tout âge.
Le plus étonnant dans cette histoire de boulons, c’est qu’il s’agit d’une vieille ruse d’ingénieur, quelque peu contre-intuitive, mais logique pour celui qui le sait.
Sur les anciens poids-lourds, les écrous étaient filetés différemment selon la position de la roue sur le véhicule : sur le côté droit, le filetage était normal, c’est dire qu’on dévissait dans le sens anti-horaire, comme nous en avons tous désormais l’usage. Mais sur le côté gauche, là où précisément se trouvait le pneu coupable, le filetage était inversé. Il fallait donc le tourner dans le sens des heures pour enlever l’écrou. L’idée était simple : empêcher les roues de se desserrer toutes seules en roulant.
Explication pour ne pas mourir idiot ou pour les plus distraits des lecteurs :
“Quand une roue tourne, il existe de minuscules micro-mouvements entre la jante, les goujons et les écrous. Ces micro-vibrations ont tendance à dévisser les écrous dans le sens de rotation.
Donc :
roue droite → rotation qui tend à dévisser dans un sens
roue gauche → rotation inverse → tendance inverse
Les ingénieurs ont donc choisi de mettre un filetage opposé pour que la rotation tende à serrer au lieu de desserrer.
Résultat : en roulant, la roue s’auto-serre plutôt que de se desserrer. Astucieux… mais déroutant pour celui qui démonte.
Évidemment, cela aurait été trop simple de mettre un symbole, une flèche ou une indication sur la jante pour signifier cette vieille pratique désormais abandonnée grâce aux progrès de la technique.
Avouez que vous avez appris quelque chose et que cela fait des lustres que vous n’aviez pas subi une leçon de serrage de boulons ! Comme quoi, tout malheur est bon, surtout quand il se fait aux dépens des autres…
Aussitôt su, aussitôt fait !
Nous remerciâmes l’ami Evelio qui remonta dans son vieux Dodge pour livrer ses quatorze tonnes de briques à soixante-dix kilomètres de là. Je lui glissai 30.000 pesos dans le creux de la main en échange d’un “que Dieu te bénisse” . Seconde gratification de la journée que j’ai baptisée “le pourboire à mon camionneur”, pour service rendu, mais qui prend finalement la forme d’un investissement… si Dieu est de la partie !
Je ne pus laisser partir notre second ange-gardien, sans prendre une photo, lorsque je découvris le slogan qui était imprimé sur son T-shirt bleu, à l’emplacement du cœur :
Positive Vibes Only







Une fois que le pare-chocs du vieux Dodge eut disparu à l’horizon, je rejoignis Cristian au poste de changement de roue. Ainsi va la vie des ouvriers du macadam. Et qu’elle ne fut pas ma surprise en découvrant l’endroit précis où un énorme clou était parvenu à se loger, en plein centre du pneu. Je m’en étonnai et en fis part à Hélène, qui regardait tout cela avec un détachement tout tibétain.
– Vas savoir si nous ne sommes pas protégés par les Dieux, comme je le fus à maintes reprises durant ces dernières années de voyage.
Je lui avais raconté quelques-unes de mes mésaventures et quelques péripéties qui m’étaient arrivées, me ralentissant ou m’empêchant d’aller vers des catastrophes et accidents inéluctables auxquels j’avais échappé. Le plus étonnant, c’est qu’à chaque fois, j’avais été prévenu par une voyante ou un chamane, m’avertissant qu’ils voyaient un accident probable. Mais à chaque fois, j’avais mon ange-gardien qui m’avait compliqué la vie, pour m’éviter d’aller vers le pire, comme un croche-pied me faisant chuter de manière incompréhensible, et me rendant compte après-coup que la falaise vers laquelle je me dirigeais, était en train de s’effondrer, dans un pays où les glissements de terrain sont légions.
– Si tu étais un ange et que l’on te chargeait de ma sécurité, imagine-toi que tu apprennes l’existence d’un danger immédiat et mortel sur ma petite personne, par une communication interceptée de l’Office Central chapeautant le Département Éternel de Sécurisation des Trajets et Infortunes Non-convenues, le fameux D.E.S.T.I.N., quelle serait ta réaction? Ne flècherais-tu pas un petit incident pour éviter le grand accident ?
Je vis dans le regard éberlué de mon amie qu’elle se demandait quelle substance j’avais dû prendre à son insu ou si les gaz d’échappement du vieux Dodge d’Evelio ne contenaient pas autre chose qu’un cocktail d’oxydes d’Azote, de Soufres et de monoxydes de Carbone.
– Moi, si j’étais mon propre ange-gardien, bien qu’en matière céleste, le cumul des mandats soit interdit, j’aurais planté un clou en plein milieu du pneu directionnel de cette dépanneuse, pour ralentir nos projets et nous faire perdre un temps précieux, le temps que l’orage passe à l’horizon de nos projets impossibles.
Tandis que j’écris ces lignes, je note dans mon agenda de vérifier auprès d’Hélène, repartie depuis belle lurette chez les gaulois, si à cet instant précis de l’histoire, elle ne s’est pas dit qu’il était grand temps de mettre un terme à ce road-trip et de s’envoler vers son rassurant foyer, où de telles choses n’existent pas.
Une fois la roue de secours en place et les cinq boulons revissés dans le sens des aiguilles d’une montre, pour un type surnaturel qui aurait le vertigineux don de remonter le temps, nous remontâmes le 4×4 en position convenable et prîmes la route, direction Yopal.
Cinquante minutes plus tard, nous parvînmes à la concession Toyota qui avait divinement choisie de s’installer aux abords de la capitale du Casanare, sur l’axe de notre trajet. Heureux hasard, car il était 16h45 quand je descendis du camion pour aller négocier la prise en charge de mon vieux Toyota amoché. Ce ne fut pas une mince affaire, mais le jeune patron de la concession obtempéra et rappela son chef d’atelier qui, un casque à la main, s’apprêtait à enfourcher sa moto. Il fit grise mine et commença à me dire qu’il ne pouvait pas accepter mon véhicule, prétextant qu’ils ne fonctionnaient que sur rendez-vous, que demain ils devaient recevoir 24 véhicules, ne sachant déjà pas comment ils allaient gérer cette surcharge de travail, à la veille de la fermeture pour cinq jours de la concession, en raison de la Semaine Sainte et du week-end pascal. Il me fallut convoquer tout mon art de la négociation, acquis tout au long de mes trente ans d’entrepreneuriat, avec une bonne pincée d’humour et en faisant appel à sa compassion de bon chrétien, pour le convaincre d’accepter de se pencher sur mon problème de dernière minute.
Huit minutes plus tard, nous étions sept, penchés au-dessus du moteur, le chef d’atelier, deux mécaniciens, deux assistants mécano et le jeune propriétaire-concessionnaire. Ils m’expliquèrent les tenants et les aboutissants de ce type de panne, sur une échelle du “pas grave” synonyme d’une durite à changer, jusqu’au “très coûteux”, en évoquant un éventuel problème de surchauffe de la culasse et d’une surpression de mauvais augure.
Nous convînmes qu’ils allaient garder mon véhicule bien qu’ils ne pourraient pas me donner un état des lieux et un prix avant une bonne semaine. Je les remerciai tous chaleureusement, en les gratifiant de la formule magique en ces temps festifs : « Que Dieu vous bénisse !! ».
Puis, je récupérai avec Hélène l’ensemble de nos bagages indispensables, et embrassai le bon Cristian en lui glissant les 50.000 pesos qu’il convient d’appeler « le pourboire à mon dépanneur ».
Il ne nous restait plus qu’à trouver un hôtel dans cette ville sans grand intérêt, à réserver un vol dès le lendemain pour Bogotá, et à aller boire quelques bons cocktails, pour noyer notre déception de ne pas faire la halte prévue dans un magnifique hôtel perdu dans les Andes, avec sa vue époustouflante et, pour y parvenir, ses routes en lacets suspendues dans le vide.

À l’heure de la rédaction de cette chronique du bout du monde, je suis toujours dans l’attente de savoir à quelle sauce je vais être mangé par les représentants d’une marque d’automobiles japonaises, quand je pourrai récupérer ma Rocinante, et vers quels moulins à attaquer je pourrai repartir pour donner un sens à ma vie vagabonde.
Alors, pour les plus opiniâtres de mes amis lecteur, quelles leçons ai-je tirées de ces mésaventures colombiennes ?
Maintenant que la poussière des basse plaines est retombée, elles sont au nombre de trois :
1. L’imprévu n’est pas l’ennemi du voyage, il en est la matière première.
On passe, dans nos vies survoltées, une énergie considérable à planifier, anticiper, optimiser, comme si l’existence était une équation dont on pourrait maîtriser toutes les variables. Et puis un radiateur décide de se vider au milieu de nulle part, nous transforme en handicapé-moteur et c’est précisément là que commence la vraie histoire. Celle qu’on ne raconte pas avec des photos de coucher de soleil soigneusement filtrées, mais avec les mains dans le cambouis et le sourire de celui qui vient de comprendre que le meilleur de la vie se passe toujours en dehors du programme prévu, surtout quand on décide de vivre comme moi, hors des sentiers battus. L’imprévu est le seul voyageur qui ne réserve jamais à l’avance – et pourtant, c’est invariablement lui qui occupe la meilleure place à table.
2. La générosité sommeille partout, encore faut-il lui tendre la main.
Les trois semi-remorques rutilants qui nous ont ignorés à 80 km/h ne sont pas la norme, ils sont le symptôme. Le symptôme d’un monde qui a troqué la lenteur contre la performance, et l’autre, l’ami inconnu contre le rendement. Mais derrière chaque vieux pick-up rouillé qui ralentit, derrière chaque Dodge fumant qui se traîne à l’allure d’un sénateur, il y a un Esteban, un Evelio, un Cristian, des hommes simples qui n’ont pas encore appris à regarder ailleurs quand quelqu’un en a besoin. La générosité n’a pas disparu de la surface de cette terre, que j’arpente avec gourmandise chaque jour. Elle s’est simplement réfugiée là où la vitesse n’a pas encore tout emporté.
3. Tout obstacle qui ralentit cache peut-être un danger qu’il évite.
C’est la leçon la plus difficile à intégrer, parce qu’elle exige de faire confiance à ce qu’on ne voit pas encore. Chaque fois qu’une complication surgit, une panne, un clou, un boulon récalcitrant, une heure et quarante minutes d’attente au soleil des Llanos désertiques, la première réaction est la contrariété. La seconde, pour peu qu’on ait appris à voyager autrement qu’en touriste de sa propre existence, est la curiosité. Et si ce contretemps n’était pas une malchance, mais une précaution ? Et si le D.E.S.T.I.N. – ce grand ordonnateur espiègle des trajets et infortunes non-convenues – avait simplement décidé de nous faire rater le rendez-vous que nous n’aurions pas dû honorer ? On ne le saura jamais. Et c’est peut-être mieux ainsi.
De tout cela, j’ai décidé d’en faire mon art de vivre et encourage les plus intrépides et privilégiés d’entre vous à venir me rejoindre sur https://freebird-experience.com







