Des racines zélées

« J’ai hérité de mes ancêtres l’envie de fuir. On dit que mon sang est européen. Moi, je sens que chaque globule provient d’un point différent. De chaque nation, de chaque province, de chaque île, accident, archipel, oasis. De chaque morceau de terre ou de mer, ils ont usurpé quelque chose, et c’est ainsi qu’ils m’ont formée, me condamnant à la recherche éternelle d’un lieu d’origine. »

                                                         Alejandra Pizarnik 

Je découvre au cœur d’une nuit tropicale où ne brillent qu’une lune tenace et mon insomnie coutumière, ces mots d’une grande poétesse argentine, qui en 1972 mit fin à ses jours, à l’âge de 36 ans.

Je les ai lus et relus, penché sur les rebords coupants de ma nuit chahutée. À tel point que je crus un instant les avoir écrits moi-même. Ils me renvoient à ma propre destinée. Dans la pénombre d’une Colombie endormie, des milliers d’images défilent en un kaléidoscope merveilleux. 

Au fond, c’est peut-être ça la liberté : ne plus chercher un lieu d’origine… mais faire de chaque rencontre un morceau de patrie.

D’où suis-je, moi qui n’ai guère de racines, comme le nénuphar posé sur l’eau noire d’un lac ? Une seule certitude, en définitive, c’est cette joie tenace d’avoir déployé mes ailes, et de m’élever – dans tous les sens du terme – en cercles concentriques, par-delà les frontières, au-dessus d’une humanité en guenilles spirituelles, tentant de me tenir à bonne distance de cette époque nauséabonde.  

Contrairement aux apparences, je n’accumule pas des kilomètres, j’élargis simplement la définition du mot chez moi.

Quand le voyage prend son temps, étend ses limites et devient un mode de vie non négociable, survient au fond de soi une bascule intéressante. Tant qu’on cherche un endroit d’appartenance et une raison pour justifier ces tribulations interminables, on reste en manque de quelque chose d’indéfinissable. Mais quand on commence à appartenir aux instants, aux visages, aux paysages, qu’on établit sa demeure dans l’air du temps, qu’on se libère de l’appesantissement du monde pour pratiquer l’art du vol plané bien au-dessus des contingences matérielles, le monde cesse d’être immense, il devient intime. 

Et c’est tout le paradoxe délicieux de cette vie nomade : plus on voyage, moins on est étranger. 

Je vous laisse sur un dernier cadeau, un bouleversant poème de cette femme si tôt disparue, déchirée entre sa soif d’absolu et sa conscience douloureuse que le monde ne suit pas. 

L’éveil
à León Ostrov
 
Seigneur
La cage s’est faite oiseau
et s’est envolée
et mon cœur est fou
parce qu’il hurle à la mort
et sourit derrière le vent
à mes délires
Que ferai-je de la peur
Que ferai-je de la peur
 
La lumière ne danse plus dans mon sourire
ni les saisons ne brûlent des colombes dans mes idées
Mes mains se sont dénudées
et s’en sont allées là où la mort
enseigne à vivre aux morts
 
Seigneur
L’air me châtie d’être
Derrière l’air il y a des monstres
qui boivent mon sang
 
C’est le désastre
C’est l’heure du vide non vide
C’est l’instant de verrouiller les lèvres
d’entendre les condamnés crier
de contempler chacun de mes noms
pendus dans le néant.
 
Seigneur
J’ai vingt ans
Mes yeux aussi ont vingt ans
et pourtant ils ne disent rien
 
Seigneur
J’ai consumé ma vie en un instant
La dernière innocence a éclaté
Maintenant c’est jamais ou jamais plus
ou simplement ce fut
Comment ne pas me suicider devant un miroir
et disparaître pour réapparaître dans la mer
où un grand bateau m’attendrait
toutes lumières allumées ?
Comment ne pas m’arracher les veines
et en faire une échelle
pour fuir de l’autre côté de la nuit ?
Le commencement a enfanté la fin
Tout continuera pareil
Les sourires usés
L’intérêt intéressé
Les questions de pierre en pierre
Les gesticulations qui imitent l’amour
Tout continuera pareil
Mais mes bras s’obstinent à embrasser le monde
parce qu’on ne leur a pas encore appris
qu’il est déjà trop tard
 
Seigneur
Jette les cercueils de mon sang
Je me souviens de mon enfance
quand j’étais une vieille femme
Les fleurs mouraient dans mes mains
parce que la danse sauvage de la joie
leur détruisait le cœur
Je me souviens des matins noirs de soleil
quand j’étais enfant
c’est-à-dire hier
c’est-à-dire il y a des siècles
 
Seigneur
La cage s’est faite oiseau
et a dévoré mes espérances
Seigneur
La cage s’est faite oiseau
Que ferai-je de la peur

 
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Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

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