Esprit, es-tu las ?

En 2020, alors que le monde se recroquevillait, tétanisé par l’apparition d’un virus mondial et par la prise de conscience de sa vulnérabilité, je fus durant quelques temps de passage dans une communauté Shipibo-Conibo, située en Amazonie péruvienne, le long du fleuve Ucayali. 

Lors d’une fin de journée qui ressemblait à toute les autres, où j’avais occupé mon temps à regarder ces gens vivre avec une paix de l’esprit et une tranquillité presque palpable, je bavardais avec un vieil homme du village en lui racontant ma vie d’avant, tout en insistant sur la joie que j’éprouvais désormais dans cette nouvelle existence faite de liberté effrénée et de curiosité chaque jour renouvelée. 

À vrai dire, je ne sais plus comment et pourquoi, il me raconta l’histoire suivante.

Yari, un jeune homme de la communauté, n’avait de cesse de demander à son père qui était l’un des principaux caciques, non sans une certaine insistance, de l’initier et de lui apprendre à voir les esprits de la forêt. Non pas à l’aide des plantes et médecines, comme lors des cérémonies rituelles avec l’ayahuasca ou le rapé, non pas simplement à les deviner ou les pressentir, mais à les voir réellement, les entendre et leur parler, pour communiquer avec eux. 

Bref, Yari rêvait de percer le voile du monde visible, franchir la membrane physique du réel et accéder à ce que les anciens nommaient « l’envers des choses ».

Son père avait beau lui répéter depuis ses premières tentatives qu’il n’avait pas ces pouvoirs et qu’il faut être “appelé”, comme le sont très souvent les grands chamans. Ce don et ces savoirs sont souvent héréditaires, aussi essayait-il de le convaincre de s’intéresser davantage à ses études et au concret de l’existence, qu’à ses rêves de transcendance et de magie. Mais Yari insistait et revenait régulièrement à la charge. Son Chef de père finit par se persuader qu’il devait tenir cette foutue opiniâtreté de sa mère, qui n’en démordait jamais lorsqu’elle avait une idée en tête. 

Le jour de sa majorité, devant le nouvel assaut de Yari, son père lui proposa d’aller trouver le chaman, Pajé Nete Hibo, qui vivait à l’orée de la forêt et partageait ses talents de médecin des âmes entre trois villages Shipiro.

Il ne fallut guère en dire davantage pour que notre jeune chaman en herbe prenne son baluchon et parte à la rencontre de l’homme qui savait voir et communiquer avec les mystères du monde invisible. Une bonne journée de marche le séparait de celui qui avait assurément la clé de ses rêves d’adolescent. 

Le vieil homme vivait dans une cabane de planches et de tôles, construite à l’entrée de la grande forêt, là où les arbres prennent véritablement leur envol et deviennent si denses que la lumière elle-même hésite à s’y aventurer.

Celui-ci était assis sur une pierre plate qui jouxtait son humble demeure, à l’ombre d’un arbre sacré pour beaucoup de peuples, un Sumaùma comme on l’appelle dans l’Amazonie brésilienne. Mais il porte une multitude d’autres noms, comme le Ceiba au Venezuela, l’arbre fromager aux Antilles et en Guyane française. C’est le propre des grands artistes ou des demi-dieux, ils portent le nom que chaque culture lui attribue, avec son cortège de pouvoirs secret et de protection céleste.

Pajé Nete Hibo, était immobile et regardait le jeune homme approcher, avec un pas assuré, tout gonflé de ses jeunes certitudes. On eut dit qu’il l’attendait depuis toujours. 

Yari le salua timidement et enchaîna, sans autre protocole :

  • Je voudrais voir les esprits, dit le jeune homme sans détour.

Le chaman ne répondit pas immédiatement. Il observa longuement son jeune visiteur, comme on contemple un paysage pour savoir s’il va pleuvoir. Sachant discuter avec les âmes des morts et de tous les êtres non-humains de la forêt, le Pajé lisait à livre-ouvert dans l’âme des vivants, sachant souvent ce qu’ils pensaient avant qu’ils aient parlé. 

Alors, après un long silence occupé à lire l’âme du jeune Yari, il désigna la forêt derrière lui.

  • Prends le sentier qui va vers le nord. Marche jusqu’au lac. Une fois là-bas, assieds-toi sur la berge et attends.
  • Combien de temps ? demanda le jeune Yari

 La réponse du Pajé fut laconique : 

  • Jusqu’à ce que tu voies.

Le jeune homme s’enfonça sous les frondaisons qui laissaient passer sporadiquement les rayons du soleil, comme pour éclairer son chemin vers la vérité.  Après plusieurs heures de marche, il arriva devant une étendue d’eau parfaitement immobile. Le lac semblait figé dans une éternité de silence.

Il n’était pas très grand mais la noirceur de ses eaux indiquait qu’il devait être d’une profondeur exceptionnelle, par rapport à tout ce que Yari avait connu en sa jeune existence. C’était visiblement un trou noir vers le centre de la terre, rempli d’une eau dormante et quelque part inquiétante.

Il s’assit. Il attendit. Se pencha vers la surface au bout de quelques minutes, trop longues à son goût, mais ne vit rien d’autre que son reflet tremblant.

Il attendit encore. Pris son mal en patience, en se penchant régulièrement sur les rebords du lac. Mais rien. Rien d’autre que son sempiternel visage, tantôt net, tantôt déformé par une brise légère. Pas de trace d’esprit, de voix, ni de manifestation divine, si ce n’est le concert des oiseaux derrière lui. 

Les heures passèrent, interminablement. Après moult tentatives, il ne voyait toujours rien d’autre que lui-même, finissant par penser que personne ou aucun être mystérieux ne se manifesterait. Agacé, il se leva, jeta des cailloux dans l’eau. Des cercles s’élargirent à l’infini. Son reflet disparut un instant… puis revint, comme pour se moquer de lui.

Lorsque la nuit tomba, il se confectionna un abri avec des feuilles de bananiers sauvages pour se prémunir d’éventuelles intempéries nocturnes et étala sur le sol de grandes feuilles de Bijao pour se confectionner un matelas d’un moelleux inégalable, qui aurait le mérite d’éloigner les insectes mal intentionnés… 

Yari, tant par son caractère déjà bien trempé que par l’expérience d’une jeunesse passée en pleine nature, n’avait pas besoin d’une carte de fidélité au Sofitel du coin pour passer une magnifique nuit à la belle étoile. Pour lui, les quatre saisons les plus merveilleuses dont il puisse rêver ne rimaient pas avec Vivaldi, ni avec un programme de luxe du Four Seasons. Depuis tout petit, il s’endormait dans un hamac à ciel ouvert, c’est à dire dans un hôtel 5000 étoiles, bercé par la Voie lactée qui lui ouvrait le rêve de devenir un passeur entre deux mondes.

Il passa toute la journée du lendemain sur les bords du lac, ressassant le message laconique du Pajé : 

                                         – Jusqu’à ce que tu voies.

Les heures passèrent. Plus lentes que la veille. À chaque fois qu’il plongeait son regard dans les profondeurs du lac, rien d’autres que son propre reflet. Seulement lui-même. Un visage déformé par l’impatience. Puis, les stigmates de l’ennui, ces affres qui saisissent si promptement les adolescents, qu’elles que soient les latitudes où s’écrabouille leur impétuosité de vivre.

Ses pensées tournaient en rond comme des guallinazos autour d’une carcasse, ces vautours noirs qui vivent en horde dans toute l’Amérique du sud, toujours emplumés dans leurs habits de croque-morts. 

Il tenta de fixer la surface, espérant qu’à force de volonté quelque chose surgirait, une ombre, une forme, une présence. Mais plus il cherchait à voir, plus il ne voyait que lui, avec un sentiment de vide qui oscillait entre contemplation et agacement. Il apprit à ne plus seulement voir, mais à regarder avec une intensité nouvelle. Ses traits. Ses doutes. Ses attentes. À ronger comme un vieil os ce désir primaire d’être celui qui aurait vu.

Les jours et les nuits passèrent. Il ne pouvait imaginer revenir au village sans avoir réussir à voir et à parler d’égal à égal avec les esprits qui le hantaient depuis sa plus tendre enfance. Peu à peu, il cessa de jeter des pierres. Cessa de se pencher pour mieux distinguer. Cessa d’attendre même.

Il s’assit seulement. Respira. Écouta le vent dans les feuilles. Observa durant des heures la course des nuages. Distingua le bruissement du vivant dans le lointain.

Un matin, alors que le lac était devenu si calme qu’il semblait ne plus exister, son reflet disparut.

Non pas troublé, mais littéralement dissous.

Et dans cette eau qui était désormais transparente, il vit enfin ce qu’il était venu chercher. Des formes mouvantes dans la profondeur insondable. Des présences étranges et attirantes. Quelque chose qui n’avait ni nom, ni contour, mais qui palpitait derrière toute chose. Lorsqu’il leva les yeux, même l’épaisse forêt avait changé d’apparence. Il éprouva un profond sentiment de bien-être, comme lorsqu’on est accueilli dans un monde bienveillant. Il faisait partie du monde. Il était la forêt, le lac, le ciel, les arbres, les animaux. Il n’était plus qu’un amas d’énergie indifférencié. Il dialoguait intimement sans prononcer le moindre mot avec l’univers entier. Il n’avait plus besoin de parler. Il était, tout simplement. 

Quand il rebroussa chemin et retourna voir le chaman, ses yeux avaient changé.

  • J’ai vu les esprits, dit-il simplement.

Le vieil homme sourit. Ce n’était pas un scoop. C’était le juste processus de tout être qui veut pénétrer une autre réalité que la simple superficialité de son être. Il se contenta de lui dire ces mots si brefs, mais qui en disent plus long d’une simple existence humaine :

  • Non, répondit-il. Tu as cessé de te voir toi-même.

J’ai ressassé longtemps cette histoire, en me demandant si elle était réelle ou au contraire une simple parabole qui m’avait été délivrée, pour que je puisse comprendre à mon tour et colporter ce conte. Une histoire destinée à moi-même, et à nous autres occidentaux, qui sommes perdus dans la contemplation de notre propre nombril.

Que retirer de tout cela ?

Tant que nous contemplons le monde comme un miroir destiné à nous renvoyer notre propre image, notre version exotique emplie de désirs, de peurs, de notre besoin de reconnaissance, nous restons prisonniers de nous-mêmes. À force de vouloir apparaître, nous cessons de percevoir. À force de nous regarder vivre, à travers de clichés enjolivés de notre propre existence, nous oublions de vivre véritablement. Cessez urgemment d’apparaître pour finir par enfin être. 

Et comme les esprits, le réel ne se révèle qu’à ceux qui acceptent enfin de détourner le regard de leur propre reflet. Car, ce n’est que dans la profondeur des eaux parfaitement immobiles et immuables que le monde, dans toute son altérité, commence à apparaître.

Sur le chemin du retour, le jeune Yari réalisa que le nom du Pajé signifiait dans leur dialecte amérindien : Celui qui voit le monde vrai.

Nete : le monde, le réel profond et Ibo : voir, percevoir

Chez les Shipibo, comme dans d’autres communautés indigènes qui n’ont pas encore perdu leur âme, on sait que l’on doit apprendre à voir avec le cœur calme.

Dans l’avion qui me ramenait vers la civilisation moderne, je repensai au lac noir qui a désormais pris la forme d’écrans de smartphones, démultipliés à l’infini.

Le lac, aujourd’hui, tient dans la paume de la main. Nous ne restons plus des jours dans la forêt pour interroger le mystère du monde : nous déverrouillons notre téléphone.

Et que voyons-nous ? 

Notre reflet. Nous sommes devenus les réalisateurs en chef de notre propre mise en scène. 

Le reflet liquide de nos opinions versatiles. Nos photos, si pleines de nous-mêmes, qu’il nous a fallu inventer les selfies. Stigmates d’un narcissisme et de la dictature de l’instant.

Nos récits, mêlés à des algorithmes, ré-interprétent le monde et le simplifient à l’excès, alors qu’il n’est que diversité et entrelacements.

Certains coupables travaillent à notre de spiritualisation généralisée. Et nous sommes de plus en plus nombreux, complices par un phénomène d’ignorance contagieuse, à accepter ce délabrement de notre humanité. « Ils » nous rêvent juxtaposés, flottant dans nos bulles individualistes, alors que nous ne sommes que sangs mêlés et cultures enchevêtrées, fécondes dans leur interpénétration.

J’ai fréquenté avec assiduité des humains de tous bords, dans tellement de pays, pour m’apercevoir que l’Autre peut m’être si précieux sur le chemin vers moi-même.

Que dire du reflet de nos indignations, parfois justifiées mais si souvent déplacées, quand elles se focalisent sur l’insignifiant ou le futile ?

Nos mises en scène de vies factices, d’existences superficielles, de compromissions pour ne rien perdre de ce confort qui nous affadît ?

Et dire que nous pensions ouvrir une fenêtre sur le monde ; nous avons fabriqué un miroir portatif et sommes devenus des petits Narcisse. Mourrons-nous, comme lui, de ne plus pouvoir détourner le regard de notre propre image ? Mais Narcisse, lui, n’avait que le hasard d’une eau claire pour se perdre. Nous avons industrialisé le processus. Nos dispositifs, sorte de mini miroirs portatifs, sont conçus pour troubler sans cesse la surface : notifications, flux, vibrations, sollicitations… autant de pierres jetées dans le lac de notre propre attention.

Résultat ?

Nous ne prenons jamais le temps de laisser reposer l’eau, de faire les choses, de laisser la vie advenir. Nous forçons le tempo naturel de la vie. Et tant que la surface est agitée, elle ne révèle rien d’autre que nous-mêmes.

Autre leçon du conte. 

Nous voyons mais ne savons plus regarder. Plonger notre regard avec l’attention nécessaire, un instant suspendu pour utiliser nos sens : regarder véritablement, pas entendre mais écouter, sentir pour finir par ressentir, toucher l’autre pour accepter d’être touché.

Yari croit chercher les esprits. En réalité, il cherche une confirmation. Comme beaucoup d’entre nous. Une preuve qu’il est celui qui a vu. Celui qui a compris. Celui qui a accédé.

Son désir spirituel est encore contaminé par un besoin de distinction. 

Être celui qui…

Exactement comme notre prétendu intérêt pour le monde, qui consiste souvent à y projeter nos opinions, nos jugements, nos grilles de lecture, afin d’y retrouver… ce que nous pensions déjà. Alors, inutile de courir le risque du changement, c’est au monde de changer.

Nous ne rencontrons plus l’Autre. Nous le filtrons. Nous l’interprétons. Nous lui assignons une étiquette. Nous le réduisons à ce que nous sommes capables d’en comprendre.

Autrement dit : nous continuons à nous admirer, simplement à travers lui.

Ce qui est vertigineux dans ce conte du bout du monde, c’est que j’ai découvert, en écrivant cette nouvelle chronique de voyage que Yari, en langue Tupi, dialecte d’Amazonie, semble signifier quelque chose comme eaurivière ou celui qui appartient à l’eau.

Le message m’apparaît alors d’une telle fluidité !

Il nous faut relire Claude Lévi-Strauss et ses Tristes tropiques, et notamment ses travaux sur les Bororos, pour comprendre que ces peuples ne se pensent pas supérieurs aux autres espèces, comme les animaux ou les plantes. Leur culture s’inscrit dans un processus de métamorphoses permanentes qui s’appelle la Vie. Pour eux, qui vivent en paix et en harmonie avec la Nature depuis des milliers d’années, sans saccager la planète, la vie est un réseau et une suite de transmutations. Ce que nous prenons pour la réalité n’est qu’une étape, sans doute la plus palpable d’une succession de cycles naturels. L’homme peut devenir jaguar, le mort devient vent, l’arbre est un ancêtre debout. Chez eux, la nature n’est pas un décor, c’est une parenté. Et il en est de même chez les Huni Kuin, côté Brésil, où je viens de m’immerger deux semaines pour vivre des expériences ébouriffantes. 

Pour eux, la meilleure manière de vivre n’est pas de posséder, ou d’accumuler des biens matériels qui finissent par nous engluer. Vivre c’est participer et de transmettre. Faire perdurer alors que nous sommes contaminés par l’obsolescence.

Au moment où l’hôtesse vient de me proposer un rafraîchissement, me laissant le choix entre un café ou un Coca-cola, j’écrivais ces quelques lignes, le visage éclairé par l’écran de mon téléphone, ce petit lac portable dans lequel la totalité de l’humanité noie ses jours les plus précieux, et tandis que le reste des passagers est plongé dans le sommeil, je me disais que nous avions conquis le monde… en oubliant comment l’habiter.

Et c’est précisément ce qui me pousse à lancer une nouvelle aventure entrepreneuriale, qui sera prochainement annoncée, fondée sur sept années intenses de travail et de découvertes. Réapprendre à habiter le monde en harmonie avec la Nature, à se reconnecter à l’Autre, si riche de son altérité, pour finalement rencontrer l’inconnu qui sommeille en nous depuis tant d’années et que nous nous évertuons à ignorer : nous-même.

Je laisserai le mot de la fin à Maître Eckhart, qui du lointain de son 13ème siècle nous avertissait déjà :

“Dieu nous rend souvent visite, mais la plupart du temps, nous ne sommes pas chez nous.”

Tournés vers l’extérieur, vers des préoccupations matérialistes, insensibles à ce que nous vivons et à notre ressenti, indifférents à notre vie intérieure. Si peu enclins finalement à habiter le monde que nous rendons de plus en plus inhabitable. 

N’est-il pas grand temps d’aller nous perdre au fond des bois, pour trouver notre propre lac intérieur et savourer ce monde qui n’attend que nous, dans une salutaire et tardive prise de conscience ?

Le final de la danse du Boa. La cérémonie nocturne est finie.


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Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

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