Il était une fois…

Un homme que tout le monde surnommait El Silbón, autrement dit le « Siffleur ». Né dans les immensités de Los Llanos, ce territoire immense – grand comme la France – que se partagent le Venezuela et la Colombie et que traverse ce fleuve mythique dont le nom suffisait à me faire rêver dans mon adolescence, bien que je fusse incapable de le situer sur une carte: l’Orénoque. 

El Silbón hante depuis des lustres ces plaines immenses et leurs savanes tropicales, inondées la plupart du temps lors de la saison des pluies. Il est reconnaissable à son sifflement trompeur. Et gare à celui qui, la nuit venue, tombe dans ses pièges. Car, dit-on là-bas, que s’il vous semble proche, c’est qu’il est loin. Mais s’il paraît lointain, c’est qu’il est déjà derrière vous.

On dit aussi qu’il erre, grand comme un spectre décharné, portant sur son dos un sac d’os, ceux de son père qu’il aurait assassiné lors d’un accès de rage. 

Sa grand-mère découvrant le drame le maudit à jamais.

– « Tu porteras ces os pour l’éternité. Tu marcheras sans repos. Tu n’auras ni maison ni tombe. Que ton sifflement annonce ta faute. Que personne ne t’aime plus jamais. »

Condamné à l’errance éternelle, il déambule sur les chemins solitaires et s’attaque surtout aux hommes ivres, violents ou trop sûrs d’eux. Les vieux llaneros concluent toujours l’histoire en haussant les épaules :

– « Respecte ton père. Bois moins. Rentre avant la nuit. Et n’emporte jamais plus de colère que tu ne peux porter. »

Puis ils sourient. Parce qu’au fond, le Silbón n’est peut-être pas un fantôme. C’est peut-être simplement ce qui arrive à un homme quand il rompt tous les liens : famille, amour, communauté. Quand on coupe tout, on devient léger. On être comme un sifflement dans la nuit.

Dans les Llanos colombiens, El Silbón n’est pas seulement une histoire pour faire peur : c’est une pédagogie nocturne. Il rappelle qu’ici, l’arrogance voyage mal, et que la nuit a bonne mémoire.

On me demande fréquemment comment je décide de mes destinations, des prochaines étapes de mes pérégrinations. Les réponses sont innombrables. Je me laisse porter par l’inspiration, une conversation au hasard des innombrables rencontres que suscite la vie nomade, quelqu’un qui me parle de sa région d’origine ou me raconte une histoire comme El Silbón, et cela suffit à attiser ma curiosité. N’ayant la plupart du temps pas de programme ni d’obligation, n’étant contraint par aucun vol de retour comme la très grande majorité des voyageurs, je n’ai qu’à me laisser porter par mon instinct, mes envies, ou à puiser dans une liste de destinations que je rêve d’explorer et que mon bout de vie restant ne suffira pas à épuiser, surtout avec mon rythme lent et l’infinie attention que je porte aux lieux les plus improbables. 

Voilà une bonne raison de remplir le formulaire de prolongation d’existence ou d’adresser, à qui de droit, une demande de réincarnation anticipée pour pour poursuivre cette vie à peine entamée…

C’est donc lorsqu’un ami colombien, originaire de los Llanos, me parla du Casanare et de ses mythes et légendes, que je décidai de m’y pencher. Constatant rapidement que peu de colombiens connaissent ou voyagent dans cette région située dans la partie Orientale de la Colombie, il ne m’en fallut guère plus pour décider de partir, avec armes et bagages, et ma liberté en bandoulière.

Alors, après les récits ancestraux qui scandent la vie des habitants, los Llaneros, après les fantômes et les légendes qui flottent dans les veillées de ces cowboys latinos, j’ai voulu voir ce qu’il restait quand on retirait le mythe.

Je suis donc allé sur place, à la surprise de mes amis colombiens qui estimaient qu’il y avait des choses plus intéressantes «à visiter », n’ayant évidemment jamais mis les pieds là-bas. C’est fou tous les conseils absurdes que l’on peut recevoir, de la part de gens qui s’échinent à vous convaincre d’éviter de faire ce qu’il n’ont en réalité jamais fait…!

J’ai donc mis le Cap vers l’Est, pour une parenthèse de dix jours en parfaite solitude, 

là où la carte cesse d’être montagne et devient une profonde respiration. 

Je ne fus pas déçu du voyage! 

On est de moins en moins confrontés à l’immensité de nos jours, et dans nos vies de citadins. Je ne suis pas allé me perdre dans une simple région, ici les paysages forment une mer intérieure, une mer de terres herbeuses qui rivalise avec un pays entier. Ici le vent omniprésent, que nul relief ne contraint, à la même largeur que l’horizon. Il n’a aucun obstacle sur son chemin, seulement de la mémoire des lointains territoires traversés. 

Dans le Casanare, cette région de plaines immenses qui occupent los Llanos,  dont les Hatos, ces fermes d’élevages et propriétés terriennes atteignaient jadis plus de 100.000 hectares, l’horizon n’est pas une ligne comme ailleurs sur la planète, mais une promesse qui recule. Alors on se prend à poursuivre la route, à s’enfoncer un peu plus vers l’ailleurs, à emprunter des chemins de traverse, à ralentir à la vitesse d’un cheval au pas tant les pistes deviennent caillouteuses et impraticables, quand elle ne sont pas tout bonnement recouvertes d’eau. 

La plaine est si vaste qu’elle oblige les hommes à la modestie. Dans ces savanes herbeuses à perte de vue, parsemées d’arbres magnifiques, monuments sereins au milieu d’un champ, vénérant le temps qui leur a permis d’aller tutoyer les nuages, ces derniers accrochant parfois leur traîne cotonneuse dans leurs cheveux de verdure.

Les Andes disparaissent dans le lointain au fil des heures, la notion de relief s’édulcore, tout s’aplanie et s’étire, en commençant par le silence. Les savanes se transforment selon les mois, au gré des caprices du climat. Tantôt prairies dorées, d’herbes jaunissantes, tantôt mosaïque de miroirs qui reflètent le ciel sur les sols inondés. Quand l’eau monte, le Casanare devient archipel, mais quand elle se retire, il redevient poussière et chaleur étouffante.

Derrière l’apparence trompeuse de paysages vides et inertes, los Llanos forme un royaume pour le vivant. Je crois n’avoir jamais vu autant d’animaux en liberté ailleurs en Colombie.. C’est le privilège des territoires abandonnés à leur destin, que les hommes ont renoncé pour des raisons mercantiles à transformer ou à inféoder.

Derrière les centaines de vaches blanches qui ruminent à longueur de journée, courbant l’échine face au moindre brin d’herbe, dispersées dans des champs sans limite, une infinité d’espèces animales s’en donne à coeur joie.

Un héron apparaît dans la lumière du matin, et pêche de la pointe de son bec les sushis de son petit déjeuner.

Des capybaras, ces drôles de cochons d’Inde géants, qui broutent comme des vaches jamais rassasiées, labourent le territoire avec un air placide très britannique. Des caïmans immobiles guettent comme des pierres chaudes, à l’affût de l’imprudent qui s’aventurerait dans leur parage.

De loin, on entend le cri rauque des singes hurleurs, fermement amarrés dans la hauteur des cimes, avec leur queue interminable qu’ils enroulent aux branches les plus solides. 

Et, quelque part, invisible mais souverain, le jaguar, hante les lieux comme Silbón le siffleur.

Dans le Casanare les rivières serpentent, les forêts difficilement pénétrables ourlent les berges, les marais respirent, les lagunes apparaissent puis disparaissent.

Tout communique avec tout, dans ces vastes réserves naturelles où les hommes ne font que passer, à cheval, avec leur lasso, leur couteau à la hanche, leur sombrero vissé sur la tête et rappelant les cow-boys américains, le Smith & Wesson ou la Winchester en moins.

Dans les grands domaines – les hatos – se transmettent des gestes anciens : conduire le bétail, lire le ciel, sentir la pluie, trouver un passage dans l’eau haute. Ici, on ne domine pas la nature. On compose avec elle, on négocie, et à défaut, on s’adapte, faisant contre mauvaise fortune bon cœur.

Le soir, la musique sort des maisons comme une seconde respiration. Le joropo claque, les harpes vibrent, les voix racontent la solitude, les amours, la poussière, la pluie, les kilomètres avalés. Des chansons faites pour les espaces immenses et les retrouvailles masculines après une dure journée de labeur. 

On joue sur le Cuatro, petite guitare à quatre cordes facilement transportable, des mélodies éternelles qui semblent écrites pour ne pas se perdre dans le vent.

Ce que le Casanare m’a appris ?

Je suis venu pour les mythes. Pour écouter le vent qui siffle la nuit, quand les hommes en perdition imaginent un sac d’os déambulant à la recherche de sa prochaine proie. Mais je suis reparti avec quelque chose de plus simple. Une lumière authentique et la sensation rare d’un monde encore entier. Un endroit où le sauvage et l’humain ne se tournent pas encore le dos.

Où l’on peut encore vivre sans trop de murs ou d’abstraction entre soi et le reste du vivant. Où l’horizon nous rappelle, à chaque pas, notre juste taille et notre appartenance à ce prodige qu’est la planète. Pas en haut d’une pyramide prétentieuse, mais au milieu des autres espèces, animales comme végétales, unies par un destin commun: la sauvegarde de notre biodiversité. 

Là-bas, dans los Llanos, c’est comme si la terre elle-même nous murmurait :

– « Ralentis. Regarde. Tu fais partie de tout ça. »

Et finalement, c’était peut-être ça, la vraie légende qu’il me fallait explorer. 

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