De quoi nous sommes faits

« Avez-vous observé sous l’apparent chaos la régularité des cycles de la nature ? Chaque matin, le soleil se lève et chaque soir, il décline à l’horizon sans que ce phénomène ne dépende d’aucun décret humain. Comme les tempêtes, comme la pluie, comme la neige, comme la chute des feuilles et le changement des saisons, comme la mort aussi. Cela arrive parce que cela arrive, pas autrement, et nous n’y pouvons rien. Ce mouvement arbitraire du monde, nous ne l’avons pas choisi, et nous n’en sommes pas les maîtres. Ainsi, la pointe du jour se lève, et pour nous, l’acte humain de nous lever, quelle que soit l’heure, est toujours un commencement.

Savourer une gorgée d’eau fraîche, un latte macchiato, un citron chaud ou une tasse de thé, dans le silence du jour qui commence, appartient au plaisir de se tenir, dans l’accueil de toutes les aubes. Et si chaque aube est un commencement, il y a, comme l’évoque le philosophe Zhuangzi, un plaisir aristocratique à se placer au commencement des choses. Bien sûr, nous ne sommes pas naïfs. Nous savons bien que des choses se sont terminées, qu’il y a eu et qu’il y aura des ruptures, des fins de parties et des défaites. Mais un nouveau matin, comme une année nouvelle, après que le soleil s’est levé puis qu’il s’est couché, annonce toujours l’avènement de choses nouvelles.

Souvent, elles sont imperceptibles et échappent à notre attention parce que les grands commencements s’annoncent souvent ainsi, dans le fracas d’un chuchotement. Le 9 novembre 2012, le sinologue suisse Jean-François Billeter a perdu la femme qui partageait sa vie depuis 40 ans. Il a raconté cette expérience de la séparation et de l’absence dans un livre intitulé en référence à Gérard de Nerval, Une autre Aurélia. Une notice inscrite sur la quatrième de couverture résume tout avec une économie de mots. Il est inscrit cette unique phrase en effet, “de quoi nous sommes faits.”

Jean-François Billeter décrit l’absence et le silence, sa maison intérieure dévastée par la séparation, et il écrit dans son journal à la date du 6 mars, « Au lieu de subir mon sort et de vivre dans la dispersion et l’instabilité, je me rassemble et j’agis. » 

Subir et agir sont tracés en italique, comme pour insister sur l’opposition de ce couple dynamique. Être en mouvement, jour après jour, c’est choisir d’agir, c’est cesser de pâtir, de souffrir, de subir. Agir, c’est choisir de continuer à vivre malgré tout et de faire confiance aux aubes et aux années nouvelles.

Et nous, si nous aussi nous gagnons en sagesse à considérer le temps qu’il nous reste à vivre sous l’angle de ce qu’il nous reste à faire. Car nos actions créent le monde et le transforment en nous transformant nous-mêmes. Car c’est vrai de quoi sommes-nous faits, d’un nombre incalculable de liens. Et avec ces liens, nous tissons, nous tricotons jour après jour notre histoire singulière. Parfois, il arrive que nous perdions les liens par choix, par hasard, par nécessité ou par absurdité. Cette expérience ne s’accompagne d’aucune consolation, d’aucune rédemption, d’aucune transfiguration.

Mais un proverbe zen nous enjoint à nous tenir le dos droit et à avancer, à agir, à nous confronter aux aubes et aux années nouvelles et à continuer à vivre malgré tout, et malgré tout ce que nous avons perdu. Ce proverbe dit, quand tu as atteint le sommet de la montagne, continue à marcher. 

Et vous, qu’en pensez-vous ? »

Pascale Seys

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