Premier tour du monde

Depuis des années et avec une certaine insistance, on m’a conseillé de lire la biographie de Magellan écrite par Stefan Zweig. On met parfois longtemps à écouter les voix de la raison et à lire un livre qui n’attendait plus que nous. Alors, en bon retardataire, j’ai fini récemment par m’y plonger, corps et âme !

Croyez-moi, c’est un chef d’œuvre porté par l’un des destins les plus hors normes que la terre ait connu !

On en ressort ébouriffé par les vents de Patagonie, grelottant de froid par les hivers indociles auxquels il a fallu survivre, les lèvres salées d’embruns et les yeux brûlés par les lumières de l’hémisphère sud.

Trois-cent-seize page dévorées en un clin d’œil, que j’aurais voulu prolonger indéfiniment, tant l’épopée et le plaisir furent grands.  Pour vous en convaincre, voici quelques morceaux choisis qui me parlent plus qu’à nul autre pareil… 

“Mais dans l’Histoire, ce n’est jamais l’utilité d’une performance qui en fait la valeur morale. Seul enrichit durablement l’humanité celui qui en accroît le savoir en soi et en renforce la conscience créatrice.

En ce sens, l’exploit de Magellan surpasse tous ceux de son temps, et ce qui, selon nous, confère une gloire particulière à l’intérieur de sa gloire première, c’est que contrairement à la plupart des autres conquérants, il n’a pas sacrifié des milliers et des centaines de milliers de personnes au profit de son rêve, mais seulement la sienne. C’est en vertu de cette abnégation véritablement héroïque que cet acte demeurera inoubliable : l’aventure risquée de ces cinq navires, minuscules, faibles, solitaires, partis pour la guerre sainte de l’humanité contre l’inconnu. Inoubliable aussi restera celui qui le premier conçut l’audacieuse idée de faire le tour du monde et dont le dernier de ses vaisseaux aura raison. Car en trouvant la mesure de la circonférence de notre Terre, cherchée en vain depuis un millénaire, c’est l’humanité tout entière qui peut mesurer sa force à une aune nouvelle, c’est la grandeur de l’espace terrestre franchi de bout en bout qui lui permet de prendre conscience de sa propre grandeur, avec un plaisir et un courage nouveaux. Un homme ne donne le meilleur de lui-même que lorsqu’il donne l’exemple ; ainsi, un exploit presque oublié, celui de Magellan, a prouvé à tout jamais qu’une idée animée par le génie et résolument portée par la passion s’avère plus forte que tous les éléments réunis, et qu’un seul homme, malgré son passage éphémère sur terre, est toujours capable de transformer en réalité et en vérité impérissable ce qui n’était qu’une utopie pour des centaines de générations.”

Pour la naissance du goût de l’aventure et de l’esprit du large : 

“ À l’époque, un aventurier italien audacieux, que le courage et la juvénilité rendaient sympathique, errait de par le monde. Il s’appelait Ludovico di Varthema. Ce n’est ni l’appât du gain ni l’ambition qui avaient poussé ce jeune homme à partir au loin mais un amour inné, instinctif des voyages. Sans aucune fausse honte, ce vagabond de naissance avoue lui-même que « d’esprit un peu lourd et peu enclin à étudier dans les livres », il avait résolu d’« aller voir personnellement et de ses propres yeux toutes les différentes régions du monde, étant donné que les récits d’un seul témoin oculaire sont plus fiables que tout ce qu’on apprend par ouï-dire ».

Pour tous ceux qui voudraient un jour écrire une biographie, voilà quelques conseils judicieux de Zweig, passé maître en la matière : 

“Dans la mémoire des grands exploits, le monde préfère toujours se focaliser sur les instants dramatiques ou pittoresques qui synthétisent les hauts faits du héros : César traversant le Rubicon, Napoléon au pont d’Arcole. L’effet pervers en sera que les années préparatoires, la lente gestation spirituelle, la patiente progression de l’organisation d’un fait historique, demeurent dans l’ombre ; cela vaut aussi pour Magellan que tel peintre ou tel poète serait tenté de représenter au moment de son triomphe : quand il traverse le passage dont il est le découvreur. Alors qu’en vérité son incomparable énergie s’est déployée avec plus de brio encore lorsqu’il s’est agi d’arracher l’obtention d’une flotte, de la mettre sur pied et d’en poursuivre l’armement envers et contre tout.

C’est à une tâche herculéenne que notre sobresaliente, notre soldat inconnu, se voit brusquement confronté, à une entreprise totalement novatrice et pour la réalisation de laquelle il n’a aucune expérience : il lui faut équiper une escadre de cinq navires pour un voyage sans précédent auquel ne s’appliquera aucune mesure connue.”

De l’importance d’avoir un biographe ou un homme de plume à nos côtés lorsqu’on a la folle idée de se lancer dans un tel exploit. 

“Or en vérité, c’est ce personnage inapparent, cet homme « de trop » qui allait devenir le membre le plus important de l’expédition de Magellan. En effet, que vaut un exploit qui n’est pas formulé ? Il ne devient pas historique du seul fait qu’il a été accompli, mais seulement quand il est transmis à la postérité. Ce que nous appelons « Histoire » n’est nullement la somme de tous les hauts faits notoires qui se sont déroulés dans le temps et dans l’espace ; l’histoire mondiale n’est constituée que d’une petite partie mise en lumière, parfois par hasard, dans les représentations littéraires ou savantes. Que serait Achille sans Homère ? Toutes les grandes figures ne seraient que des ombres et leurs actions retomberaient comme d’inutiles vagues sur la mer des événements, sans le chroniqueur qui les fixe dans ses descriptions, ou l’artiste qui les recrée.

Ainsi ne saurions-nous que très peu de choses de Magellan et de ses expéditions, si nous n’avions que la Décade de Pierre Martyr, la courte lettre de Maximilianus Transylvanus, les brèves indications et le livre de loch des différents pilotes.”

Et quel talent ce Zweig, pour décrire l’enfer qu’ont vécu ses hommes partis durant plus de trois années pour les confins du monde, dans l’espoir de trouver un passage vers ce que nous connaissons désormais comme l’Océan Pacifique, le si mal nommé.

“Mais combien cruelle cette tranquillité, combien atroce la monotonie de ce silence mortel ! Une mer invariablement bleue, miroir d’un ciel sempiternellement serein et brûlant ; un air toujours vide de sons et un horizon toujours aussi lointain et aussi rond, entaille métallique entre le ciel toujours pareil et l’eau toujours pareille, et qui vous taillade le cœur. Toujours le même néant bleu autour des minuscules navires, seuls points mouvants dans cette horrible immobilité, toujours la même lumière cruellement vive du jour qui n’éclaire que l’unique, le pareil, le même, et la nuit les mêmes étoiles froides, muettes, qu’on interroge en vain.

Toujours les mêmes objets dans l’étroit espace humain, la même voile, le même mât, le même pont, la même ancre, les mêmes canons, les mêmes affûts. Toujours les mêmes effluves douçâtres et putrides montant des entrailles avariées du navire.

Toujours, matin, midi et soir, et la nuit, les mêmes visages qui se rencontrent immanquablement et se fixent avec un morne désespoir, car chaque matin se lève sans raison, et de jour en jour les traits sont plus défaits, les yeux s’enfoncent dans les orbites et leur éclat se ternit un peu plus, les joues se creusent, les pas se font plus faibles, plus mous.

Tous ces jeunes gens qui, il y a quelques mois encore, étaient vifs et robustes, montaient et descendaient les échelles ou gréaient les vergues dans la tempête, errent maintenant tels des spectres, blêmes et les traits émaciés. Ils chancellent désormais comme des malades ou gisent épuisés sur leur paillasse.”

Quant au dénouement et à la morale de cette grande aventure : 

“ Il faut toujours attendre la mort pour que se révèle le profond secret d’une vie ; c’est au dernier moment, quand son idée s’est triomphalement réalisée, que se manifeste la dimension tragique de cet homme solitaire, à qui il fut seulement permis de porter le fardeau d’une tâche, sans jamais pouvoir se réjouir de sa réussite finale. C’est pour l’action seule que le sort avait désigné parmi les innombrables millions de créatures cet homme sombre, taciturne, muré en lui-même, irréductiblement prêt à engager tout ce qu’il possédait de terrestre, jusqu’à sa vie, pour l’amour d’une idée.

C’est pour l’effort et non pour la joie qu’il l’a élu, puis l’a congédié comme un travailleur journalier une fois sa tâche accomplie, sans grâce et sans merci. À d’autres le plaisir de récolter la gloire et d’empocher le profit de l’œuvre qu’il a réalisée, à d’autres les joies de la fête, car le sort fut aussi dur envers ce rude soldat qu’il le fut lui-même en tout et avec tous. Il ne lui accordera qu’une seule chose, celle qu’il a voulue de toutes ses forces et de toute son âme : trouver la route qui permet de faire le tour du monde. Quant au triomphe du retour, la partie la plus gratifiante de son aventure, il ne la lui accordera pas.”

En conclusion, je ne peux que m’incliner pour rendre hommage à celui qui fut sans doute l’un des plus grands aventuriers de l’histoire humaine, parti pour rejoindre les Indes en tentant de passer par l’ouest. 

C’est ainsi, au prix de grandes souffrances et d’un mental d’acier, qu’il finit par découvrir le détroit qui porte désormais son nom et que tous les grands navigateurs connaissent désormais. Il fut cet homme déterminant qui permit d’affirmer que la Terre est ronde, puisqu’il en a fait le tour. (Bien que certains illuminés continuent d’affirmer aujourd’hui qu’elle est plate:-)  

Inutile de vous dire que ce petit livre peu onéreux mais riche d’enseignements serait un merveilleux cadeau de Noël pour tout adolescent qui rêve, comme je le fis, de vaste horizons et de frissonnants dangers. 

Passez tous de bonnes fêtes !

Et que l’année nouvelle nous amène du vent dans les voiles et de belles découvertes dans nos vies respectives. 

Précisions: Le détroit de Magellan est long de plus de 600 km et large de 8 à 80 km, il permet de relier les océans Atlantique et Pacifique. C’est le 20 septembre 1519 que Fernand de Magellan, navigateur portugais de naissance, mais s’étant mis au service de Charles Quint, alors roi d’Espagne, entreprit, à l’âge de 39 ans, ce qui allait devenir le premier voyage autour du monde.

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