La tête dans les nuages…

Je viens de passer une semaine sur un petit nuage. 

Je cultive l’amitié depuis des lustres, avec la même délicatesse qu’un jardinier japonais, hésitant toujours entre, d’une part la liberté consistant à laisser faire les choses, autorisant la nature à s’exprimer sans contrainte, et d’autres part, la discipline séculaire qui recherche l’harmonie, imposant au vivant ce juste équilibre entre le minéral, produit de toute éternité, et le végétal foisonnant dans son urgence de conquérir l’espace et de se reproduire, manière d’assurer la survie de l’espèce et de tutoyer l’immortalité. Comment durer alors qu’on est par nature, condamné à l’éphémère ? Cette question obsède les hommes depuis des millénaires, obnubilés par leur propre existence, en omettant au passage celles des autres espèces qu’ils épuisent jusqu’à l’extinction, oubliant au passage qu’ils dépendent furieusement d’elles, toutes celles qui, animales ou végétales, constituent le grand royaume du vivant. 

Toujours est-il que l’amitié, puisqu’il s’agit de la nommer, m’a offert quelques jours de rêve sur un beau catamaran, qui a pris un plaisir fou à déployer ses voiles et à se dégourdir les quilles, entre le Var et la Côte d’Azur, sur les eaux bleues de la Méditerranée. L’équipage, constitué de joyeux drilles, fut à la hauteur de la tâche qui consistait tout bonnement à kiffer la vie, et à profiter du moindre brin d’air pour se laisser glisser dans les vagues, tirés par une voile, une corde accrochée à l’arrière d’un Zodiac ou propulsés par une hélice pactisant avec un “foil”…

Je passais, quant à moi, l’essentiel de mon temps à savourer cette vie qui, depuis des lustres, m’est servie sur un plateau, sans qu’aucun serveur grincheux ne vienne (pour l’instant) me présenter l’addition et m’accuser de m’être excessivement pourlécher les babines. 

J’ai passé des heures à repenser à ces décennies vécues et disparues de manière si fugace, à me remémorer les fabuleux souvenirs de ces dernières années d’errance planétaire, et à habiter l’instant présent, en contemplant l’alliance parfaite entre les reflets argentés miroitant à la surface de ces eaux éternelles, et le bleu parfaitement insouciant de cet été sudiste, contrastant souvent avec le rose-orangé d’un verre de Provence, perlant de fraîcheur sur le pont du bateau.

J’avais chaque jour les meilleurs compagnons de voyage que je puisse espérer pour m’éblouir et me guider. Je ne parle pas ici de ma bande de copains qui courtisaient Éole, tout en prouvant qu’ils avaient la vague à l’âme. Il faut parfois s’exercer longtemps à glisser sur la surface des choses pour découvrir qu’on a l’âme de fond;-) 

Non je parle des nuages qui me tenaient compagnie et semblaient au fil des jours, avoir organisé un éblouissant défilé de mode. 

Un jour, j’ai assisté à la débandade d’une horde de nuages d’un blanc immaculé, qui filaient vers l’ouest, faisant le dos rond comme des dissidents soviétiques à l’époque de la guerre froide. Au bout de quelques kilomètres, après avoir franchi la frontière , au large du massif de l’Esterel, je les vis se dissoudre comme par enchantement, et s’évaporer dans la nature, découvrant l’ivresse de leur liberté retrouvée.

Le jour suivant, c’était une bande de bouts-de-coton potelés, posée bas sur l’horizon, qui suivait un chalutier, telles des mouettes silencieuses guettant les poissons échappés du filet ou rejetés à la mer. Nul doute que le capitaine, du fond de sa cabine, devait ignorer qu’il était ainsi l’objet d’une telle convoitise. J’avais beau lui faire de grands signes pour l’avertir que les nuées dévoraient du regard le pont de son bateau, rien n’y fit, il poursuivit sa route avec l’indifférence du marin qui en a vu d’autres. 

Le surlendemain, au lever du jour, j’assistais au passage d’un long train de marchandise qui filait droit vers le lointain, poussé par un vent à décorner qui que ce soit, les bœufs comme les cocus. Ces nuages, se suivant bien serrés, à la queue leu leu, me rappelaient les immenses trains de minerai que j’avais croisés en Namibie ou au Brésil. 

Mais dans leurs wagons glissant silencieusement vers l’Est, je devinais des monceaux de rêves d’une nuit d’été, des tonnes d’étoiles raflées au firmament, des bourrasques atlantiques glanées avant le passage de Gibraltar et quelques souvenirs de tempêtes remarquables. 

L’avant dernier jour, peu après l’aube, je vis même un petit nuage accroché au mât d’un grand voilier blanc filant belle allure, vers les confins du monde. Était-ce un mariage contre nature, couple improbable qui tentait d’échapper à l’emprise d’un soleil trop patriarcal dont la brûlure condamnerait d’ici quelques heures les deux amants à une inévitable séparation ? Où était-ce simplement un nuage ivre de solitude, qui s’était embroché le cœur dans les haubans, désireux de découvrir les îles, après avoir rajouté à sa liste de courses, du rhum !?

Chaque jour, dans le secret de mes contemplations solitaires, j’exerçais cette faculté qui porte un nom de maladie, alors qu’elle n’est qu’un don que nous offre notre cerveau, celui de voir des formes humaines ou animales dans les nuages, dans un paysage ou une simple tache d’encre : la paréidolie.   

Quand mes amis s’absentaient pour glisser sur la mer, quand le calme revenait sur le bateau, que les bourrasques du vent et le clapotis des vagues contre la coque jouaient leur concerto, j’accueillais à bord tout un bestiaire d’animaux plus ou moins fantastiques, ainsi que des personnages difformes que seuls les cieux, dans leur infinie clémence et un joyeux délire, savaient faire naître. C’était mon festival à moi, mes mystères de l’Ouest poussé par les vents océans. Je vous laisse errer dans les quelques clichés que les Dieux m’ont autorisé à divulguer, à vous seuls, mes quelques amis lecteurs, car nous sommes entre nous. Prenez cela comme preuve accablante que nous ne sommes pas seuls dans l’Univers et qu’en dehors des millions d’autres espèces, qui s’échinent à survivre face à la folie dévastatrice des hommes, il y a au moins cent milliards d’êtres humains qui nous ont précédés, assistant comme nous au prodigieux et éternel spectacle de la nature, dès lors que l’on s’en donne la peine.

Où sont-ils donc passé ? Beaucoup se sont échappés en agrippant leur âme, à l’heure du grand partir. Il sont désormais réfugiés dans les nuages, déguisés en saltimbanques, en croisière dans ces paquebots blancs, baptisés Cumulus, que sont ces sempiternels dirigeables qui filent vers de mystérieux ailleurs, ou en jouant les filles de l’air, émigrants sans papier, qui se rient des douanes et des frontières, et de nos illusoires craintes d’un grand remplacement.

Et pour tous ceux, sans doute un brin terre-à-terre, qui se demandent combien pèse un nuage, je vous conseille cette petite page passionnante de Météo France. 

Passez un bon été. Je vais de ce pas préparer mon prochain départ pour une toute nouvelle destination, qui ne manquera pas de sel, de dépaysement, ni d’aventure…

Profitez de l’été pour continuer de cultiver cette vilaine capacité à rêvasser sans limite. La rêverie, cette aptitude suspicieuse dans ce monde obsédé par la rentabilité, l’efficacité et la productivité : celle d’avoir le plus souvent possible la tête dans les nuages, et pour les plus astronautes d’entre nous, de vivre en étant toujours un peu dans la Lune. À très bientôt, pour de prochaines escapades planétaires…

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Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

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