Inviter le vent

A cette heure où l’aube est encore timide et où le matin n’a pas encore colporté ses nouvelles du monde, je fais moisson de sagesse. J’aime ces nuits insomnieuses et ces aurores où la lucidité, la curiosité et le silence fécond s’entremêlent pour m’accompagner dans les territoires si souvent ignorés de la philosophie ou de la poésie. 

Apprendre à vivre, devenir véritablement libre, découvrir toutes les arcanes du verbe Aimer, sentir le temps me glisser paisiblement entre les doigts, ressentir ce flux de lumière qui dépose dans mes paumes, dans mon souffle, dans l’esquisse d’un sourire, ses cristaux de joie, des fragments de vérité éternelle. L’aube est le meilleur écrin qui soit pour apprendre, pour écouter, pour ressentir. Le corps et l’esprit sont encore embrumés par la nuit, se délestant d’une fatigue trop grande, de l’ombre des rêves qui filent se tapir derrière les rochers du conscient.

Ce matin, c’est Jiddu Krishnamurti qui sera mon compagnon d’éveil, celui que j’invite à ma table pour partager mon café. Parfois, c’est un philosophe grec, d’autre fois un vieux sage japonais, la plupart du temps un poète, qui sait les choses naturellement, sans avoir rien appris. Et puis parfois, c’est une pâquerette qui me regarde dans le jour naissant, et qui s’inquiète de ma nuit agitée. Au début le dialogue est timide, si parfaitement poli. Puis, de jour en jour, on s’apprivoise comme deux inconnus qui savourent leur voisinage. Elle me compte fleurette et je l’effeuille en expert-comptable de l’amour que je suis, en égrenant les un peu, beaucoup, à la folie… Je passe systématiquement les pas-du-tout par pertes et profits.

En Colombie, il n’est pas un jour sans qu’un oiseau vienne se poser au bord de ma fenêtre, en sautillant, impatient de savoir à quoi j’ai bien pu rêver. Quelquefois, ce n’est qu’une effluve, qui se glisse à travers les volets à demi-clos. Je sais qu’il s’agit de mon ange gardien qui vient lire mes quelques mots par-dessus mon épaule. Dès que j’arrête de taper sur mon clavier, j’entends ses pas invisibles qui disparaissent aussi subtilement qu’il était venu.

Ce matin, je ramasse une poignée de mots dans les pages du grand philosophe indien, qui m’interpelle du haut de son absence. Mais tout voyageur au long cours sait depuis longtemps que les absents sont parfois des êtres terriblement présents. La preuve, le volet vient de grincer et de s’entrebâiller davantage, laissant entrer sa rasade de lumière. Certains y verraient l’effet du vent et le jeu du hasard. J’ai, quant à moi, la certitude que mon ange-gardien, ce vieux compagnon de route qui m’a si souvent prouvé sa présence et sa salvatrice mission à mon égard, est encore de la partie. Il est sorti et le voilà qui revient avec une bande d’indécrottables curieux, une troupe bigarrée d’âmes errantes, de fantômes dans de beaux draps, d’elfes en déroutes, coincés dans la salle d’attente de la destinée, et d’esprits bienveillants qui œuvrent avec leur burette d’huile à lubrifier les rouages de ma destinée. Tous ceux qui constituent la troupe de mon cirque Zavata, se bousculent devant la fenêtre, écartant discrètement un volet dont le grincement trahit leur empressement à savoir ce que j’ai bien pu apprendre de bon matin. 

Alors, pour satisfaire cette auditoire improvisé et matinal, je leur lis à voix haute cette pensée de Krishnamurti, tirée de son livre intitulé Se libérer du connu :

  • On ne peut pas inviter le vent, mais on doit laisser la fenêtre ouverte…

Je les entends déjà rire et applaudir, convaincus que je ne vais donc pas me lever et aller tourner la poignée pour chasser la brise qui s’insinue déjà ou les cantonner derrière la vitre, en leur priant d’aller voir ailleurs. Ils savent qu’ils sont les bienvenus, et que dans ma demeure sans murs ni portes, il y a autour sur la table qui, elle-même n’existe pas, une infinité d’assiettes. Celle du pauvre de jadis, à qui la charité offrait la pitance, si d’aventure il frappait à la porte ou cherchait un refuge pour la nuit, mais celles aussi de tous les inconnus qui me feront la joie de croiser mon chemin. Ma table est infinie et mon hospitalité généreuse, à l’image de celle que l’on m’offre, souvent dans les familles les plus démunies. Ce qui n’ont rien n’offrent que ce qu’ils sont, et c’est souvent immense. Ceux qui possèdent commencent à être rongés par le vilain mal de se protéger, dans la crainte et l’excès.

Je ressasse cette pensée pleine de poésie. 

          On ne peut pas inviter le vent, mais on doit laisser la fenêtre ouverte.

J’esquisse un sourire de satisfaction en constatant que j’ai pris la porte, il y a désormais plus de six ans, m’étant moi-même flanqué dehors pour rejoindre sans le savoir cette troupe de curieux invétérés qui constitue ce matin mon public invisible. Ma demeure est mouvante et toutes les fenêtre, inexistantes par nature, sont ouvertes aux quatre vents. Je vais là où le vent me porte, où mes yeux trouvent un point d’accroche sur l’horizon, où mes jambes si pleines de fourmis m’incitent à courir avec l’enthousiasme d’un enfant qui dévalerait l’escalier pour découvrir les cadeaux du Père Noël. 

Pour moi, chaque jour est un nouveau Noël, et le vieux bambin que je suis devenu, à qui on n’apprend plus à faire des grimaces ou à courber l’échine, se réjouit de déballer ses présents du jour, impatient d’inventer le mode d’emploi de ces heures qui s’avancent sur la pointe des pieds, dans la lumière de l’aube et les vivats silencieux de cette foule d’amis invisibles qui m’accompagnera jusqu’au soir. Alors, comme tout artiste s’efforçant de ramasser en lui-même quelques copeaux de talent pour les offrir à son public, je leur lis à voix haute, cette autre pensée de Krishnamurti, tirée de son journal :

« Il est bon d’être seul. Être loin du monde tout en parcourant ses chemins, c’est être seul. Être seul en remontant le sentier qui longe le torrent de montagne tumultueux, grossi par les crues et la fonte des neiges, c’est avoir conscience de cet arbre isolé, solitaire dans sa beauté. »

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