Ma langue est un filet à papillon dont j’use à volonté, ou sur convocation expresse de ma muse qui me tire par la manche dans mes nuits insomnieuses.
Elle me convoque illico presto, pour donner un sens à cette existence, capturer des couleurs insoupçonnées, annoter les revendications d’une fleur sauvage, pour conserver, avec vingt-six petites lettres en guise de pinceaux, les jeux d’ombres et de lumières qui frémissent sur le vieux mur décrépi, comme le piètre aveu d’un soleil moribond, un astre solaire en cavale éternelle. N’est-il pas fatigué, ce vieux révolutionnaire qui décampe chaque soir, avec le feu aux fesses, et s’empresse de ressurgir pour colporter les nouvelles du jour et les ragots de l’autre bout du monde, toutes ses choses que nous nous empressons de démentir, accablés que nous sommes par le poids de nos certitudes ?
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Moi qui n’ai plus de maison, qui vis aux quatre vents d’une liberté revendiquée, qui erre avec un nom de pape, entre les quatre points cardinaux de mes humeurs volages, martelant mes battements de cœur dans le marbre du soir qui tombe, je demeure là où je suis, dans le pays de l’instant et la beauté de l’absence.
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Les fleurs rêvent-elles la nuit ? Et à quoi rêvent-elles d’ailleurs, quand le grand réverbère s’éteint ? Se contentent-elles de refermer dans leur corolle les secrets d’un autre jour en fuite ou bien œuvrent-elles à l’élaboration d’un nouveau parfum qui entêtera nos nuits, leur manière de participer à nos extases nocturnes ?
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Qui nous observe sous la lentille du microscope de l’Univers, essayant de décrire et de comprendre depuis la nuit des temps ces amibes humains que nous sommes, errant au grès du liquide temporel dans lequel nous barbotons, entre deux plaques de verres, sous l’œil médusé d’un laborantin céleste ?
Et dehors, par la fenêtre entrebâillée, un piaf s’égosille pour me donner la réponse. Mais le monde moderne, qui a tout quantifié, à jeter la poésie par-dessus bord, et nous avons tous collectivement désappris à siffler.
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La vie n’est qu’un essai clinique. Une expérience chimique.
Quelques frôlements de peau et des enflammades magnifiques au milieu d’un boursouflement d’égos.
Une errance sans queue ni tête au travers d’une broussailleuse forêt de jours, dans laquelle il convient de se frayer un chemin, sans trop s’effrayer.
Pour la plupart, un gâchis de temps mal dépensé par des enfants déjà vieux qui se croient à jamais immortels.
Une roulette russe où chacun est tour à tour, la tempe, l’unique balle, le revolver et le mal de crâne.
Et parfois, en de rare instants qu’il faut savoir picorer, elle est ce scintillement guilleret à la surface des choses, ce silence élogieux, cette intelligence sensible qui nous enlève à nous-même et nous mène au divin.
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Je la regardais depuis plus d’une heure,
Trottant à pattes-vives, hésitant, s’obstinant, bifurquant, poursuivant son chemin incertain, tirée par son destin et poussée par la nécessité.
Je finis par m’agenouiller, me rapprocher considérablement, me recroqueviller pour me faire le plus petit possible et imaginer ce que pouvait être le voyage de cette minuscule mais si opiniâtre fourmis.
Elle s’arrêta, figée de méfiance face a l’intrus qui faisait la taille d’un Dieu mais savait si peu de choses.
Nous nous regardâmes, fixement, comme deux dangers qui s’évaluent.
Je pouvais d’un geste lui ôter la vie.
Et elle, sans que je m’en doute, pouvait m’écraser sans peine, avec une seule de ses vérités.
Elle était la petite fourmi sage et j’étais le grand nigaud.
Voyant bien qu’elle était pressée de reprendre son périple pour des choses plus importantes que de faire la causette avec un prédateur égaré dans sa propre nature, je lui demandai d’où elle tirait tout ce courage, cette volonté de surmonter chaque obstacle, sans se laisser abattre.
Je ne peux pas jurer qu’elle m’ait parlé, mais j’entendis clairement sa réponse dans mon crâne, tel un murmure qu’elle me transmettait mentalement :
Tout le secret est dans ta manière d’être au monde.
Je restai là, avec les bras ballants et mon mal de genou, et cette pensée que je ressassai dans ma tête, tandis qu’Aristote reprit son chemin et disparut sous une feuille.
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Il marchait en plein soleil
D’une allure légère et décidée
D’un même pas, son ombre le suivait
Pourtant, plus lente et voutée que lui.
Portant ses souvenirs et ployant sous leur poids
Ils battaient le pavé, avec cet air mutique qu’impose le passé
ou la crainte qu’il n’advienne des jours meilleurs
Mais Lui, se croyant seul au monde, grand décideur de sa vie, la mine réjouie, tel un alpiniste dédaignant ce sherpa qui lui faisait de l’ombre, avançait vers ses rêves.
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La lumière scintillait sur la chaussée
Comme les gaies éclaboussures d’un ruisseau se jouant de la roche, pleines d’espoir d’érosion et convaincues de leur immortalité.
La pluie avait cessé.
Une partie rigolait en disparaissant dans les bouches d’égout.
L’autre, s’évaporait en jouant la fille de l’air, s’enfuyant tel des caïds après un larcin dans une joaillerie.
Le regard perdu dans cette rivière de diamants, j’assistais au partage des eaux. Un rayon de soleil semblait étonné de la pureté de l’eau, contenant encore une part de lumière.
Les gouttes, dans leur chute vertigineuse, avaient chapardé au ciel leur lot d’azur et la lueur d’espoir d’un destin terrestre remarquable.
Je vis une goutte d’eau se scinder en deux parties distinctes. La première misant sur l’ascenseur de l’évaporation, dans l’espoir de retrouver sa vie consistant à rêvasser, la tête dans les nuages.
L’autre, plus intrépide, suivit ses congénères et finit dévorée par une bouche d’égout. Elle ignorait qu’elle se préparait à un long, très long voyage vers l’océan.
Ainsi va la vie. Une part de nous-même finit par retourner vers la terre pour aller ensemencer le monde, tandis que l’autre part, la plus scintillante, s’évapore comme par magie, vers l’invisible et le royaume de l’âme.
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A sept ans, il s’était taillé un arc
Dans la branche conciliante du peuplier
qui promulguait son ombre dans la cour de l’école
A soixante ans, trimballant toujours le carquois de ses rêves inassouvis
Il lançait haut dans le ciel ses flèches
Elles retombaient toujours dans le mille
Au beau milieu de la plaine du devenir
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Je regarde cet instant, comme suspendu sur la corde à linge du temps
Sur laquelle sécherait les vieilles guenilles de toute éternité.
Je savoure le silence et le vide de cette poignée de secondes qui s’étire
où la lumière de ton regard se pose comme une plume sur la nef de mon cœur
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Peut-on apprivoiser une pivoine, avec les mêmes balivernes que les hommes déploient, depuis la nuit des temps, pour déshabiller une femme et lui faire prendre des vessies pour des lanternes ?
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Coucher de soleil.
Solaire et lumineux face à face. Je garde ce côté de la terre et lui, file s’occuper de l’autre côté… partout sur terre, à chaque instant se troque un “bonjour” contre une “bonne nuit”. Ainsi va le précaire équilibre du monde.
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Ma seule gloire, après toutes ses années de vie passées à entreprendre, puis à explorer les quatre coins du monde, oscillant entre l’action la plus vive et la pure contemplation de cette planète ébouriffante de beauté :
Avoir su conjuguer la vivacité d’un Piaf aux aguets et l’immobilité du lézard figé en sa sagesse.



















