Assis à l’arrière d’un taxi, qui me ramenait d’une clinique où je venais de me faire diagnostiquer une vilaine entorse au pied, avec la promesse d’être cloué durant une ou deux semaine dans cette ville sans nom, j’aperçus cet homme, planté derrière la grille de sa fenêtre, comme un prisonnier volontaire qui se calfeutrerait dans son obsession de sécurité, enfermant sa peur de l’autre dans la cellule étroite mais réconfortante de son modeste foyer, mais qui ne pouvait pas résister, poussé par un voyeurisme assumé et le spectacle tonitruant de la rue, à voir ce qui se passait, au-delà du petit espace dans lequel il a confiné son existence.
Cet homme, dans son attitude d’auto-enfermement et de fascination tacite pour tout ce qui se passe en dehors de lui-même, m’apparait soudainement comme une illustration de ce que nous vivons tous, désormais, avec nos smartphones et ces soi-disant, réseaux sociaux, les si mal nommés.
En tapant cette mini-chronique sur l’écran de mon iPhone, le correcteur automatique m’impose « ces soi-distants réseaux sociaux », au lieu de soi-disant. Merveilleuse suggestion de l’algorithme qui s’auto-qualifie mieux que je n’aurais sur le faire. C’est bien de cela dont il s’agit, utiliser ces outils désormais si intimes pour tenir le monde à distance. Ne plus chercher la vérité mais guetter le sensationnel, derrière la fenêtre vitrée d’un téléphone censé contenir toute l’intelligence humaine. Faire écran à la réalité, en assistant au délabrement du monde, comme des juges campés dans leur passivité, petits procureurs aux bras ballants et au pouces suractifs, animés inconsciemment par une curiosité malsaine, voilà ce que sont devenues nos sociétés modernes, partout où je pose mes pas, aujourd’hui claudiquant.
Cette scène n’a duré que le temps d’un feu rouge, mais j’ai voulu l’immortaliser, en me demandant si l’homme descendait du singe, ou si finalement, ce n’est pas le contraire, à force de constater les singeries dont se rendent coupables la plupart de nos dirigeants, capitaines irresponsables et va-t’en guerre d’un bateau résolument ivre. La proximité des régimes de bananes suspendus sur la façade de la maison contribua certainement au surgissement de mon questionnement existentiel. Cela me fit sourire et je dégainai en un éclair mon appareil. La photo est loin d’être parfaite, mais le feu passant au vert, tout le symbole de l’humanité moderne me semble avoir été saisi dans cette seconde qui me fut consentie.
Dans une interview, le grand photographe Marc Riboud nous expliqua joliment « que la photographie, c’est savourer la vie au 1/250ème de seconde ».
Immédiatement, je pensai à cette magnifique citation d’Emil Cioran, pimentée par cet humour noir et ce sens de la formule qui lui permettaient de croquer le monde, mieux que je n’ai pu le faire en un seul cliché.
“Au zoo. Toutes les bêtes ont une tenue décente, hormis les singes.
On sent que l’homme n’est pas loin.”
Merveilleux, non ?
Je vous laisse sur un autre trait d’esprit, persuadé qu’il n’y a plus que l’humour et la poésie pour faire barrage à l’absurdité du monde et résister à l’angoisse que beaucoup éprouvent, devant l’effondrement de toutes nos certitudes.
C’est donc l’histoire de Nicolas, 6 ans, qui sort de sa chambre alors qu’il est en train de faire un devoir de Sciences Naturelles que lui a imposé la maîtresse. Mâchouillant son crayon, il rentre dans le garage dans lequel son père est en train de s’acharner sur le moteur de sa voiture.
- Papa, je peux te poser une question ?
Le père s’arrête et lui sourit, tout disposé à répondre.
- Bien sûr mon grand, qu’est-ce que tu veux savoir ?
- D’où on vient ? demande le gamin.
Le père pose sa clé à molette, réfléchit un instant et lui explique ceci :
Et bien tu vois, au début il n’y avait rien, et Dieu est arrivé, il a créé la Terre, avec les mers, les montagnes, les forêts, les animaux. Mais trouvant que ça ne suffisait pas, il a créé Adam, le premier homme. Et pour qu’il ne se sente pas seul, il a créé ensuite la première femme, Ève. Et Adam et Ève eurent des enfants, qui avec le temps se multiplièrent et donnèrent ce que l’on connaît aujourd’hui : l’humanité!
- Adam et Ève, répéta le petit Nicolas.
- Oui, il sont donc tes très lointains Papy et Mamy, tu comprends ?
Le petit regarda son père avec admiration, tout auréolé de ce savoir et de cette autorité paternelle qui ne se discute pas, quand on n’a que six ans.
En repartant vers sa chambre, il passa devant la porte de la cuisine où sa mère était occupée à préparer le dîner familial.
Il se campa derrière elle et lui posa la même question sur leurs origines.
Sa maman, attendrie par son petit génie en herbe, baissa le feu et prit Nicolas sur ses genoux.
- Et bien en voilà une bonne question, qui appelle une longue réponse, que je vais te résumer car maman fait la cuisine. Vois-tu mon chéri, il y a très longtemps, la vie sur terre est apparue sous une forme très simple, avec des petits organismes, qu’on appelait des microbes, puis la vie s’est complexifiée et d’autres espèces, les végétaux et les animaux sont apparues…
Cinq minutes plus tard, sans doute encouragée par le regard fasciné de Nicolas, la maman était en train d’expliquer Darwin et la théorie de l’évolution.
- Et c’est ainsi que nous descendons du singe, notre plus proche cousin ! conclue-t-elle.
- Tu as compris mon chéri ? demanda-t-elle devant la mine interloquée de son fils.
- Oui maman ! répondit le gamin en remettant le crayon entre ses dents et disparaissant en courant.
Il déboula à nouveau dans le garage, avec un air un peu perdu et interrompit son père, toute affaire cessante :
- Papa ! Pourquoi tu me dis qu’on descend d’Adam et Ève et du Paradis perdu, et que maman me dis qu’on descend du singe ? Je comprends rien…
Le père s’accroupit pour se mettre au niveau de son fils, comme s’il allait lui confier une vérité éternelle ou un secret familial.
- Mon grand, tu m’as demandé d’où on venait. Je t’ai simplement répondu en te parlant de ma famille, pas de celle de ta mère !

