En ces temps troublants où le monde est si malmené et les gens si légitimement déboussolés, pour trouver son chemin dans les ronces de l’actualité, il est parfois bon de rebrousser chemin et d’aller relire nos classiques.
L’histoire et le passé nous enseignent si souvent le cap à suivre et la manière de progresser vers un monde meilleur, plus juste, plus éthique, plus fraternel. Mais, les hommes frappés de cécité, oublieux de leurs sages ancêtres, désormais fiers de leur ignorance et de leur inculture revendiquées, arc-boutés sur leurs croyances aveuglantes ou débarrassés de toutes valeurs morales, courent d’un même trot, tel un troupeau de moutons pour se jeter du haut de la falaise vers un avenir résolument suicidaire.
Alors que l’aboiement des chiens se fait de plus en plus féroce, et que ceux qui s’échappent du troupeau font figure de moutons noirs, je vous propose de repartir en 1848, et de prendre le temps de savourer ces mots d’un de nos grands hommes, qui doit se retourner tant de fois dans sa tombe, lorsque du haut de son nuage, il constate ce que les hommes sont devenus.
Lisons, relisons, mastiquons longuement et avalons notre salive sur ces mots pour qu’ils deviennent nôtres, qu’ils baignent notre âme collective, entre au plus profond au coeur de chacun d’entre nous et, peut-être, un jour, au bout d’un âpre chemin, finissent par nous apprendre à vivre ensemble.
Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent ; ce sont
Ceux dont un dessein ferme emplit l’âme et le front.
Ceux qui d’un haut destin gravissent l’âpre cime.
Ceux qui marchent pensifs, épris d’un but sublime.
Ayant devant les yeux sans cesse, nuit et jour,
Ou quelque saint labeur ou quelque grand amour.
C’est le prophète saint prosterné devant l’arche,
C’est le travailleur, pâtre, ouvrier, patriarche.
Ceux dont le coeur est bon, ceux dont les jours sont pleins.
Ceux-là vivent, Seigneur ! les autres, je les plains.
Car de son vague ennui le néant les enivre,
Car le plus lourd fardeau, c’est d’exister sans vivre.
Inutiles, épars, ils traînent ici-bas
Le sombre accablement d’être en ne pensant pas.
Ils s’appellent vulgus, plebs, la tourbe, la foule.
Ils sont ce qui murmure, applaudit, siffle, coule,
Bat des mains, foule aux pieds, bâille, dit oui, dit non,
N’a jamais de figure et n’a jamais de nom ;
Troupeau qui va, revient, juge, absout, délibère,
Détruit, prêt à Marat comme prêt à Tibère,
Foule triste, joyeuse, habits dorés, bras nus,
Pêle-mêle, et poussée aux gouffres inconnus.
Ils sont les passants froids sans but, sans noeud, sans âge ;
Le bas du genre humain qui s’écroule en nuage ;
Ceux qu’on ne connaît pas, ceux qu’on ne compte pas,
Ceux qui perdent les mots, les volontés, les pas.
L’ombre obscure autour d’eux se prolonge et recule ;
Ils n’ont du plein midi qu’un lointain crépuscule,
Car, jetant au hasard les cris, les voix, le bruit,
Ils errent près du bord sinistre de la nuit.
Quoi, ne point aimer ! suivre une morne carrière
Sans un songe en avant, sans un deuil en arrière,
Quoi ! marcher devant soi sans savoir où l’on va,
Rire de Jupiter sans croire à Jéhova,
Regarder sans respect l’astre, la fleur, la femme,
Toujours vouloir le corps, ne jamais chercher l’âme,
Pour de vains résultats faire de vains efforts,
N’attendre rien d’en haut ! ciel ! oublier les morts !
Oh non, je ne suis point de ceux-là ! grands, prospères,
Fiers, puissants, ou cachés dans d’immondes repaires,
Je les fuis, et je crains leurs sentiers détestés ;
Et j’aimerais mieux être, ô fourmis des cités,
Tourbe, foule, hommes faux, coeurs morts, races déchues,
Un arbre dans les bois qu’une âme en vos cohues !
Paris, décembre 1848
Victor Hugo, LES CHÂTIMENTS, 1852
Afin d’illustrer cette chronique de partout, et plus uniquement de l’un des quatre coins du bout du monde, aimant mieux être un arbre dans les bois qu’une âme en vos cohues, voilà quelques arbres tirés de mes voyages.

























