Il y a quelques temps, j’ai reçu l’appel téléphonique d’un copain qui voulait m’annoncer sa subite décision de séparation et du probable divorce qu’il envisageait. Il s’agissait d’une triste affaire de tromperie à répétition de la part de son épouse qui avait pris depuis quelques mois un amant. Je vous passe les détails, mais la conversation tournait en boucle et devenait une sorte de prétexte pour vider sa colère, sans doute légitime, à propos de cette femme que je connaissais bien, mais que je ne considérais pas comme une amie. Si bien qu’au bout d’un moment, je me mis à écouter ses déblatérations d’une oreille discrète, vaquant à mes occupations, et maugréant que sons d’approbation à l’autre bout du téléphone. J’étais en pleine séance d’écriture de mon nouveau livre quand j’eus le malheur de décrocher l’appel. Mon devoir de solidarité face à ce coup dur me semblait avoir été largement honoré et que je l’écoute une demi-heure de plus n’aurais rien changé à l’affaire.
Soudain, il me posa une question sans réponse possible qui me ramena à son vitupérant monologue : « Tu ne trouves pas que les femmes sont viles, en général ? ». Que voulez-vous que je réponde à une tel ineptie, d’autant que cette opinion tranchée reposait sur une généralisation de la gent féminine qui me semblait légèrement exagérée. Je ne sais plus ce que j’ai répondu comme banalité pour mener ce copain à penser qu’il valait mieux raccrocher, mais sa question déclencha dans mon esprit une mécanique implacable. Ayant l’habitude de jouer avec les mots, en les décortiquant et en les réassemblant autrement, en me basant sur la musicalité des sons et des syllabes, je restais avec ce jugement à l’emporte-pièce qui devint, en substance : Femme…vile !
Quelque jour plus tard, cette conversation m’inspira l’idée suivante : Et si la femme était une ville… Je sais, c’est un peu tordu, mais la créativité et l’apparition d’idées saugrenues sont rarement le résultat d’une ligne droite. Cela eut au moins le mérite de convoquer ma muse et nous nous mîmes tous deux au travail, pour pondre ce qui allait devenir un poème sur le thème de la femme-ville, que j’ai le plaisir de vous livrer ci-dessous.

La Femme-ville
En amour, je suis un citadin éperdu.
L’amour est une pièce de boulevard. On y entre et on en sort.
La vie y circule le long des artères où les sentiments s’exposent à la lueur des réverbères.
On y vit de péripéties et de quiproquos.
J’aime arpenter les avenues et les contre-allées d’une femme.
On dit « Elle » quand on parle d’une ville, parce que l’amour donne des Elles.
Chaque femme est une ville. Chaque ville est une femme.
J’ai vécu dans plusieurs villes dans ma vie, vécu en explorant plusieurs femmes dont la géographie, la topographie, l’identité et l’histoire m’ont toujours captivé.
Je fus comme beaucoup d’hommes, un explorateur de l’amour, aventurier de plusieurs femmes, urbaniste d’une seule.
Je suis le contrebandier du bitume, passionné par la frénésie urbaine qui s’élève de chaque être.
Certains puisent leur bonheur auprès de femmes qui ressemblent à la campagne, avec leur bocage, leurs routes départementales, leur rythme de vie où les lendemains ressemblent à la veille.
D’autres se comportent en bandits de grands chemins, se contentant de coups innombrables et de petits larcins, enchaînant les histoires comme on cumule les cambriolages. Éternels Don Juan qui volent les jours les plus précieux en fracturant le coffre-fort de leurs plus belles illusions.
J’aime pour ma part débouler dans la ville d’une femme, passer de longues heures à m’y balader.
Je ne me contente pas des principaux monuments vers lesquels elle me guide durant les premiers mois.
J’aime déambuler dans ses chemins de traverses, la laisser m’expliquer l’histoire de ses ruines, m’exposer ses projets d’avenir, ses plans sur la comète et les plans d’urbanisation de sa ville du futur.
J’ai toujours fui les villes assoupies, endormies sur un passé suranné, les villes qui attirent des hordes de touristes par leurs fastes trop artificiels, leur gloire disparue.
Je voyage toujours léger, libre comme un gitan, faisant campement dans les abords de la cité, déclenchant des feux de Bengale dans les recoins de leur peau en jachère de caresse. Je me nourris davantage de leurs rêves que de leurs regrets. Sur ces derniers, je suis un étranger, sur les premiers je peux établir un empire.
Quand mon séjour se prolonge, par leur charme et la vivacité dont elle font preuve, je me mets alors à en éprouver les lieux insolites, les trésors enfouis, les espaces fermés au public.
J’aime découvrir et aimer ce que les autres ignorent. Emprunter les ruelles, les impasses et les coupe-gorges qui font fuir la plupart des hommes. Les normaux, les peureux ou les joggeurs. Ceux qui visitent du bout des yeux, qui ne s’attardent pas, répugnent aux premières difficultés.
C’est dans ces endroits ignorés d’une personnalité que l’on puise la vérité d’une femme.
C’est à l’ornière de ses rides que l’on s’abreuve au ruisseau de ce regain d’espérance qui fait les plus jolis cours d’eau. Ces rides sont des rigoles et mes rires en deviennent fous !
Je répugne à me promener sur ses avenues étincelantes, au pied de ses commerces de charme maquillé et de féminité ou sous les façades éclairées de ses vitrines putassières.
La nuit venue, j’aime me perdre dans ses paradoxes, dans sa diversité et ses contradictions. Chaque femme-cité en regorge dès lors qu’on consente à lui laisser la liberté de nous les révéler.
C’est sans doute la raison pour laquelle les femmes au crépuscule sont comme les cités vénérables, elles mettent en ruine leurs dernières murailles, pour accueillir la vie, le flux, l’énergie de ceux qui viennent s’y réfugier.
Les femmes aiment les vagabonds en amour, ceux qui explorent au jour le jour chacune de leurs portes cochères, qui se baladent les yeux au ciel pour contempler leur architecture, quand tant d’autres hommes se comportent en hommes d’affaire empressés, en touristes avides de clichés ou en passants au regard tourné vers leurs propres tourments.
J’ai aimé des femmes qui se sont révélés des villages dont on fait vite le tour, dont on prend vite le pouls. D’autres étaient des mégalopoles immaîtrisables, ingérables pour elles-mêmes, tentaculaires dans leur infidélité aux hommes et à la vie.
Ce que j’aime aussi dans certaines femmes qui ressemblent à des villes en devenir ou celles qui ont tout à rebâtir, capables de se réinventer, ce sont leurs terrains vague, leur vague à l’âme.
J’aime bivouaquer dans leurs friches où l’on peut envisager un avenir vierge, établir des projets communs, imaginer ensemble ce que l’on va pouvoir en faire.
J’aime faire le trottoir dans la ville d’une femme que j’aime. M’égarer sans plan ni guide touristique dans son esprit parfois incompréhensible comme une ville chinoise, faite de faubourgs et de banlieues qui me demeureront toujours inaccessibles.
Pénétrer dans les courettes de ses immeubles anciens, dans les squares où les herbes sont devenues folles, où les fleurs ne poussent plus en massifs, comme l’or de leur existence qui leur file entre la fissure des doigts.
J’aime baguenauder en m’émerveillant de son âme et de ses désirs que je m’efforce d’assouvir.
Je peux loger de longues années dans le centre-ville de son cœur en déployant une imagination sans mesure pour éviter de m’en faire exproprier.
Je pourrais faire la description de cette femme-ville dont je rêve durant une nuit entière. Je pourrais établir mille parallèles entre la manière dont les hommes construisent leurs cités et l’art de découvrir une femme.
Mais il me faut conclure sur un constat plus personnel qui m’apparaît d’une évidence lumineuse, quand je me penche sur le parapet de mon cœur. Notre passé nous en apprend plus sur nous-mêmes que nos rêves d’avenir. Et lorsque je me retourne et que je vois cette existence en sauts-de-puce qui est la mienne, je suis bien obligé d’avouer que je ne suis pas l’homme d’une seule ville, je vais là où le vent me porte.
J’ai pourtant essayé. J’y ai souvent cru et j’ai toujours fini par me défiler. Quittant les villes où les habitudes commençaient à m’emprisonner, je sautais dans le premier bus nocturne pour éviter les embouteillages d’une vie conjugale trop plan-plan. Je m’esquivais sur la pointe des pieds et sortais de la vie d’une femme, poussé par mes désirs d’auto-stop.
Il y a encore tant et tant de villes qui me font rêver, depuis que la vie de bohème est devenue ma nouvelle religion. Des villes au nom poétique, exotique, extatique qui appellent avec insistance le pèlerin de l’amour, le baroudeur des cœurs à prendre. Et sur le chemin de « Qu’en pensent-elles ? », j’objecte pour ma défense qu’il s’agit d’une raison de vivre, d’une utopie de bonheur terrestre qui, à l’image de l’horizon inatteignable nous échappant toujours à mesure que l’on s’en rapproche, constitue une quête vaine, mais si magnifique à vivre.
J’ai aimé des villes pour leur aube prometteuse, d’autres plus établies pour la beauté crépusculaire de leur histoire. J’ai passé mes heures adolescentes à rêver sur les mappemondes comme on feuillette les magazines féminins pour s’extasier sur la beauté d’un modèle ou sur les jambes-compas d’un mannequin de couleur. Certaines villes sont des chansons, des promesses de poésie en chair et en os.
Alors, avant que le grand voyage prenne fin, j’irai à Oulan-Bator arpenter les steppes mongoles et m’enivrer d’éternité au chant des chamanes. Kuala-Lumpur me tend les bras depuis des lustres, comme une femme métissée et vibrante, où les pagodes chuchotent des prières oubliées, au milieu de ces gratte-ciels d’acier et de verre qui courtisent les nuages.
Profitant de mes jours désormais colombiens, j’irai épuiser mes cent ans de solitude dans les ruelles coloniales de Carthagène des Indes. Dormirai-je plus de mille et une nuits à Samarcande pour refaire la route vers des songes de peaux soyeuses ?
J’ai depuis toujours, dans ma poche révolver, un billet sans retour pour les portes d’Afrique, ce continent d’avenir, d’où naquirent nos ancêtres communs.
Attends-moi Zanzibar, avec tes promesses d’épices et de lagons turquoise. En amoureux fidèle, je te retrouverai Antananarivo et ta grande île qui me donne des ailes. Je retournerai à Valparaíso, pour ton port bohème et le plaisir de revoir mon ami Pablo Neruda qui me jeta, à son insu, sur les routes du monde, afin que je revendique un jour le privilège d’avoir vécu.
Je prendrai durant quelques mois mes quartiers à Paramaribo, juste pour le plaisir de répondre aux questions de ceux qui se demandent encore où est le Suriname et si je parle d’une cité ou d’une nouvelle courtisane au nom chantant.
Rien que le nom de Tombouctou méritera le déplacement et je m’escrimerai à écrire de nouvelles chroniques africaines en plantant, par pure nostalgie, ma tente sur le toit de mon Land Rover, car il est bon de revisiter un ex-amour, pour ne rien oublier. Le voyage au long cours a ceci de commun avec la vie, ce n’est pas ce qu’on a vécu qui compte, mais ce dont on se souvient et comment on s’en souvient, pour reprendre la jolie formule de Gabriel Garcia Marquez.
Je souhaite donc à tous les hommes, que vous soyez robustes sédentaires ou nomades invétérés, d’éprouver un éternel coup de cœur pour une ville-femme avec laquelle vous aurez envie de finir vos jours de citadins éperdus. Vous n’aurez jamais assez de temps pour en faire le tour et pour explorer ses excitants et prometteurs dédale. Et vous serez enfin d’accord avec moi :
Il faut toujours quitter une femme vile pour aller se réfugier vers la douce tranquillité d’une femme-compagne, sur le principe que la première est une ville à tristesse, tandis que la seconde est une ville à joie 😉
Encanta!! con esta crónica
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👌🫶🤗
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Que de beaux mots. Reste à chacune de trouver la sienne, de tes mots, ma ville est madrid.
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je suis madrid.. isabelle c..
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En tout cas, cet appel vous a donné une inspiration folle ! 😉
(Hugues)
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