
L’approche des fêtes de Noël et le passage à une nouvelle année constituent traditionnellement l’occasion de faire un bilan des douze mois écoulés, à moins ce ne soit dans ce monde où l’on est pressé d’évoluer, « les douze Moi » passés. Mais c’est surtout l’occasion de formuler des vœux pour l’année nouvelle qui s’approche à pas de loup.
Manier la boule de cristal et le sextant, tout en regardant dans le rétroviseur est un exercice périlleux pour tout pilote fonçant vers un avenir qui s’accélère, dès lors qu’il croise le chiffre 60 sur un panneau que certains prennent pour une limitation de vitesse.
À mon âge, ainsi placardé sur le bas-côté des sentiers exotiques sur lesquels j’arpente désormais ma vie et le monde, on sait que le temps est compté et qu’il faut, plus que jamais, le colorer de ces rêves insensés, que l’on conserve encore précieusement dans l’arrière-boutique, dans le dépôt-vente des choses encore à vivre.
L’œil rivé sur le compteur de cette vie qui passe à toute berzingue, je suis sur le point d’enterrer la cinquantaine pour changer de dizaine, ce qui m’autorise (et vous savez combien j’aime motoriser ma vie) à exiger l’impossible, à convoquer les Dieux au banquet du meilleur et à penser, comme le jeune homme que je suis devenu, que l’utopie est la seule voie qui nous reste pour échapper à l’inéluctable.
En voyageur impénitent, je m’accrocherai à cette magnifique citation d’Oscar Wilde (à ce moment de l’existence où tout homme hésite à devenir Dorian Gray) :
“Pas une carte au monde n’est digne d’un regard si le pays de l’utopie n’y figure pas.”
Et pour m’aider à souffler mes soixante bougies, en espérant que l’Utopie se réalise – ce qui serait mon plus beau cadeau – j’appelle à la rescousse Eduardo Galeano, écrivain-journaliste uruguayen (pas assez lu à mon goût), qui emprunte la réponse de son ami réalisateur argentin, Fernando Birri, répondant à un jeune étudiant qui lui demandait à quoi peut bien servir l’utopie :
« Je m’approche de deux pas, elle s’éloigne de deux pas.
J’avance de dix pas et l’horizon s’enfuit dix pas plus loin.
J’aurai beau avancer, jamais je ne l’atteindrai.
A quoi sert l’utopie ?
Elle sert à cela : à cheminer. »
C’est alors que Galeano reprend la parole et nous propose de délirer un peu.
“Et si nous délirions un peu ?
Et si nous portions notre regard au-delà de l’infamie pour deviner un autre monde possible ?
L’air sera pur de tout poison qui ne proviendrait pas des peurs et des passions humaines.
Dans les rues, les voitures seront écrasées par les chiens.
Les gens ne seront plus conduits par la voiture, ni programmés par l’ordinateur, ni achetés par le supermarché, ni regardés par la télévision.
La télévision cessera d’être le membre le plus important de la famille et sera traitée comme le fer à repasser ou la machine à laver.
Le crime de stupidité commis par ceux qui vivent pour posséder ou vaincre, au lieu de vivre pour vivre, sera incorporé dans les codes pénaux, comme un oiseau chante sans savoir qu’il chante et comme un enfant joue sans savoir qu’il joue.
Dans aucun pays, on emprisonnera les garçons qui refusent de faire leur service militaire, seulement ceux qui veulent le faire.
Personne ne vivra pour travailler, mais nous travaillerons tous pour vivre.
Les économistes n’appelleront pas le niveau de consommation un niveau de vie, ni la quantité de choses une qualité de vie.
Les cuisiniers ne croiront pas que les homards aiment être ébouillantés vivants.
Les historiens ne croiront pas que les pays aiment être envahis.
Les politiques ne croiront pas que les pauvres aiment manger des promesses.
La solennité ne sera plus considérée comme une vertu, et personne ne prendra au sérieux celui qui n’est pas capable de se moquer.
La mort et l’argent perdront leurs pouvoirs magiques et ce n’est ni par la mort ni par la fortune qu’une canaille deviendra un homme admirable.
La nourriture ne sera pas une marchandise et la communication ne sera pas un commerce, car la nourriture et la communication sont des droits de l’homme.
Personne ne mourra de faim parce que personne ne mourra d’indigestion.
Les enfants des rues ne seront pas traités comme des déchets parce qu’il n’y aura pas d’enfants des rues.
Les enfants riches ne seront pas traités comme de l’argent parce qu’il n’y aura pas d’enfants riches.
L’éducation ne sera pas le privilège de ceux qui peuvent se la payer et la police ne sera pas la malédiction de ceux qui ne peuvent pas l’acheter.
Justice et liberté, sœurs siamoises condamnées à vivre séparées, seront réunies, bien collées l’une à l’autre, dos à dos.
En Argentine, les folles de la Place de Mai seront un exemple de santé mentale parce qu’elles ont refusé d’oublier en ces temps d’amnésie obligatoire.
La Sainte Mère Église corrigera certaines erreurs dans les tablettes de Moïse et le sixième commandement ordonnera de célébrer le corps.
L’Église dictera également un autre commandement que Dieu avait oublié : « Tu aimeras la nature dont tu fais partie ».
Les déserts du monde et les déserts de l’âme seront reboisés.
Les désespérés seront attendus et les égarés seront retrouvés parce qu’ils ont désespéré d’avoir tant espéré et qu’ils se sont perdus d’avoir tant cherché.
Nous serons les compatriotes et les contemporains de tous ceux qui ont une volonté de beauté et une volonté de justice, où qu’ils soient nés et où qu’ils aient vécu, indépendamment des frontières d’une carte ou du temps.
Nous serons imparfaits parce que la perfection continuera d’être l’ennuyeux privilège des dieux.
Mais dans ce monde, dans ce monde détraqué, nous pourrons vivre chaque jour comme si c’était le premier et chaque nuit comme si c’était la dernière. »
Gracias, Eduardo Galeano.
CQFD;-)
La seule certitude que j’aie, c’est que le futur est à venir, même s’il se rabougrit.
Je prie juste pour qu’il soit à la hauteur des jours fabuleux composant mon passé. Quant au présent, j’en ai fait mon art de vivre, et je déballe chaque jour, avec ce cœur extasié que j’avais à six ans, la surprise que la vie m’offre quotidiennement, des premières lueurs de l’aube jusqu’aux heures endiablées de la nuit.















Utopia – Eduardo Galeano
https://youtu.be/j7APVSSHxaA?si=ny9k7SK8FafH_y3O

bienvenue au club mon Fred ! Gros bisous baveux 😘
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Bon anniversaire camarade! Comment va la vie?
Bise à Catherine (tu noteras que je reste au singulier pour ne pas abuser…)
Amitiés
Christophe
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Bon amiversaire, hombre!
Francis
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