Au cœur silencieux de la nuit, fuyant l’esquif de ma solitude naufragée par une insomnie salutaire,
Je sautille sur des pierres en forme de présages, avec le secret espoir de traverser le ruisseau de ma vie.
Parvenu sur l’autre rive, éclaboussé de vers miroitant sous un rayon de lune,
Je dégouline de cette vie en prose qui ne rime à rien.
C’est alors que je retrouve un vieux complice qui se faufile derrière un buisson d’heures sombres.
Je reconnais la silhouette rassurante de Léon-Paul Fargues que tous croyaient mort.
Pactisant en de grands éclats de rire, nous décidons de bivouaquer au coin du feu, pour fêter nos retrouvailles et célébrer cette existence que nous piétinons gaiement, tous deux, aux quatre vents.
Tout trempé de mes enjambées nocturnes et d’une rosée naissante, j’étends mes frusques devant l’âtre crépitante,
Et je réchauffe mes pauvres os, du moins ceux pas tout à fait brisés, aux flammes de ses poèmes éternels, tant qu’ils scintilleront, pour une nuit encore, dans les yeux des êtres considérables, dont nous dressons conjointement la liste.
Mon vieil ami poète me murmure alors cet adage :
Il faut toujours s’attarder dans le sillage d’une femme capable de sortir de sa besace, un vieux cric rouillé et une vie de secours !
C’est alors que je m’allonge sous la Voie lactée, pour écouter les confidences de mon précieux ami, mécanicien des cœurs qui trimballe, comme moi, comme deux clochards célestes, son âme au fond des poches.
« Mon destin
Mon destin, c’est l’effort de chaque nuit vers moi-même,
c’est le retour au cœur, à pas lents, le long des villes asservies à la bureaucratie du mystère.
Que m’importe d’être né, d’être mort,
d’avoir cent ans de cheveux, des dispositions pour la marine marchande, un mètre d’esprit de contradiction et des femmes fidèles dans les lits des autres ? Que m’importe d’avoir ma place retenue d’avance sur ce monde que je connais pour l’avoir fait ?
Je suis de ceux qui sèment le destin, qui ont découvert le vestiaire avant de se risquer en pleine vie.
Je suis arrivé tout nu,
sans tatouages cosmiques.
Le doux géant qui me tracasse
quand je me sens encore désossé par le sommeil, c’est l’Univers que je me suis créé, qui me tient chaud en rêve.
Et si je meurs demain, ce sera d’une attaque de désobéissance. »
Léon-Paul Fargues – Horoscope – Gallimard
Exténués de cette nuit de lecture, dans cette chambre à l’air libre, sous le plafond étincelant de ce ciel voûté, nous nous endormîmes en nous souhaitant « Bon vent ».
Je me réveillerai certainement, un jour, mon ami évaporé, avec la certitude d’avoir vécu une nuit imaginaire,
Et dans le regard, des copeaux de joie et la sciure dorée d’une existence menée tambours battants.








