Assez dit !

« J’ai parfois un dégoût pour le mot « spirituel », ce châle pour les fraîches nuits d’été. Les ronces me semblent plus vraies que les roses. Nous connaissons tous des heures où rien ne nous parle plus, où les paroles saintes arrivent essoufflées devant notre maison, meurent sur le seuil.

Acédie : c’est ainsi que les moines nomment ce tremblement du cœur lassé de méditer. Un gant retourné, une gifle des enfers : l’acédie. Assez dit.

Les livres de poésie sont les plus résistants, sans doute parce que la vraie poésie a déjà fait l’épreuve de l’acédie. Un grand poème, pour l’écrire, son auteur va le chercher aux enfers. Celui qui remonte de l’abîme, on ne peut que le croire. Il sait que Dieu se moque de nos accroche-coeurs, qu’il n’est ni ceci, ni cela, qu’il n’est rien et que ce rien seul est capable de nous sauver.

Je vais chez Léon Bloy. Je me suis longtemps méfié de cet homme qui tirait sur le langage comme un chien fou sur sa chaîne, passait sa vie à condamner, maudire, édifier un bûcher sur lequel finalement il se retrouvera seul, applaudi par les flammes.

Je l’ai compris un jour, en moins d’une seconde : il enrage de voir la vraie douceur humiliée. S’il crie, ce n’est pas plus violent que le chuchotement des violettes dans les sous-bois, gardiennes farouches du secret de vivre une vie humble et rayonnante.

Il pense des choses étranges, Léon Bloy – mais n’est-ce pas là, précisément, « penser » ? – Il écrit comme une montagne se soulève.

Une de ses plus belles visions est que l’univers est un seul instant, que dans l’œil de Dieu il n’y a que cet instant où les morts, les vivants et les êtres à venir sont contemporains, agissent les uns sur les autres.

Ainsi le geste de bonté d’une petite fille de cinq ans, qui naîtra dans trois siècles, est ce qui a permis de gagner avant-hier une bataille vitale. »

             Christian Bobin

Je ne dois pas être assez Chrétien ou cultivé car j’ignorais jusqu’à présent le terme et le concept d’acédie. Mais le voyageur solitaire que je suis ne peux qu’éprouver une certaine sympathie avec ce mal qui touche le moine ou l’ermite dans l’accomplissement de sa vie spirituelle. Voici donc quelques explications tirées de Wikipédia que l’on doit à Evagre le Pontique, un moine ascétique du IVème siècle qui a vécu dans le désert d’Egypte et à qui l’on doit d’avoir théorisé l’expérience spirituelle des moines du désert.

« Le démon de l’acédie, qui est aussi appelé « démon de midi », est le plus pesant de tous ; il attaque le moine vers la quatrième heure et assiège son âme jusqu’à la huitième heure. D’abord, il fait que le soleil paraît lent à se mouvoir, ou immobile, et que le jour semble avoir cinquante heures. Ensuite il le force à avoir les yeux continuellement fixés sur les fenêtres, à bondir hors de sa cellule, à observer le soleil pour voir s’il est loin de la neuvième heure, et à regarder de-ci, de-là quelqu’un des frères […]. En outre, il lui inspire de l’aversion pour le lieu où il est, pour son état de vie même, pour le travail manuel et, de plus, l’idée que la charité a disparu chez les frères, qu’il n’y a personne pour le consoler. Et s’il se trouve quelqu’un qui, dans ces jours-là ait contristé le moine, le démon se sert aussi de cela pour accroître son aversion. Il l’amène alors à désirer d’autres lieux, où il pourra trouver facilement ce dont il a besoin, et exercer un métier moins pénible et qui rapporte davantage ; il ajoute que plaire au Seigneur n’est pas une affaire de lieu : partout en effet, est-il dit, la divinité peut être adorée. Il joint à cela le souvenir de ses proches et de son existence d’autrefois, il lui représente combien est longue la durée de la vie, mettant devant ses yeux la fatigue de l’ascèse ; et, comme on dit, il dresse toutes ses batteries pour que le moine abandonne sa cellule et fuie le stade.  »

— Évagre le Pontique, Traité pratique14

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