L’art de la contemplation

Laissons la parole à celui qui m’a tout appris sur le sujet et qui a changé ma vie.

« Il est possible que, par l’attention aux choses menues, très simples, très pauvres, je trouve peut-être ma place dans ce monde. Il y a quelque chose de la suave tyrannie des techniques qui commence à être défaite dans un instant de contemplation pure qui ne demande rien, qui ne cherche rien, même pas une page d’écriture.

La plupart du temps, je regarde, je ne note pas, je n’écris pas. La contemplation est ce qui menace le plus, et de manière très drôle, la technique hyper-puissante. Et pour une raison très simple, c’est que les techniques nous facilitent la vie apparemment. Mais c’est un dogme d’aujourd’hui qu’on ait la vie facilitée, pour reprendre la parole de Gilles Dattas. Qui a dit que la vie devait être facile et pratique ?

La contemplation, ce qu’on appelle la poésie, c’est le contraire précisément. C’est le contraire même de ce qu’on entend trop souvent par poésie. Ce n’est pas une décoration, ce n’est pas une joliesse, ce n’est pas quelque chose d’esthétique, c’est comme mettre sa main sur la pointe la plus fine du réel. Et en le nommant, de le faire advenir.

Le réel est du côté de la poésie et la poésie est du côté du réel. Les contemplatifs, quels qu’ils soient, peuvent être des poètes connus comme tels, mais ça peut être aussi un plâtrier en train de siffler comme un merle dans une pièce vide, ou une jeune femme qui pense à autre chose tout en repassant du linge. Les instants de contemplation sont des instants de grand répit pour le monde, car c’est dans ces instants-là que le réel n’a plus peur d’arriver à nous. Il n’y a plus rien de bruyant dans nos cœurs ou dans nos têtes. Les choses, les animaux, les fantômes qui sont très réels, tout ce qui est de l’ordre du vivant se rapproche de nous et vient trouver son nom, vient mendier son nom. Habiter poétiquement, ce serait peut-être d’abord regarder en paix, sans intention de prendre, sans chercher même. Une consolation, sans rien chercher. Regarder presque avec cette attention flottante dont parlent les psychanalystes.

Avoir une sorte de présence diaphane au monde. Et je pense qu’à ce moment quelque chose du monde s’ouvre comme une amande.

On comprend ce dont il s’agit lorsqu’il est question de vivre. On le comprend sans mot, et sans même peut-être pouvoir le dire. Le plâtrier, la femme à son ménage ou le poète à son poème, chacun construisant quelque chose de très réel, de très éphémère, ne sont pas les maîtres de ce qu’ils voient. Dans cette lutte incessante que constitue le monde dit moderne, les contemplatifs sont les guerriers les plus résistants. Ce sont eux peut-être qui pourront nous tirer d’affaire. Il faut juste que chacun se remette à faire ce qu’il a à faire, de la façon la plus simple. Les poèmes du boulanger, ce sont ses pains.

Prendre conscience de l’extrême fragilité de cette vie, dont le tissu est très riche, et qu’un rien peut déchirer. Chacun de nos gestes, chacune de nos journées peut, sans chercher l’extraordinaire, le spectaculaire, empêcher le monde de rouler aux abîmes. Simone Weil dit que le but de la vie est de construire une architecture dans l’âme. Je serais assez d’accord avec cela. Il y a des gens qui amènent la destruction et d’autres qui veulent rétablir, soigner, restaurer. 

Pendant la Seconde Guerre mondiale, il y a un homme qui ne se soucie pas explicitement de la guerre, c’est Matisse. il entre dans une période de grande simplicité de la peinture et des couleurs, il rejoint la source enfantine de la peinture. Je crois que cet homme-là, par son travail, parce qu’un des effets de la peinture est de nous prendre le cœur et de le laver, a résisté contre le monde enténébré aussi bien que ceux qui prenaient les armes. »

Christian Bobin – Le plâtrier siffleur

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